1990, année de tous les possibles

Daniel SOIL, L’année nonante, M.E.O., 2025, 105 p., 15 € / ePub : 8,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0528‑0

soil l'année nonanteSi un ou une écrivain∙e belge devait finalis­er LE roman européen con­tem­po­rain, L’année nonante, le réc­it de Daniel Soil, pour­rait en con­stituer un chapitre. Et le fait que son livre aut­ofic­tion­nel soit tra­ver­sé par une romance n’est pas incom­pat­i­ble avec la dimen­sion européenne, même si le cou­ple de pro­tag­o­nistes est belge, même si le nar­ra­teur nomme sa dame de cœur la Sig­no­ra. Certain∙e∙s l’i­den­ti­fieront sans dif­fi­cultés comme autrice et essay­iste de chez nous, dont le nom de plume recou­vre un patronyme à con­so­nance… slave ! 

Mais revenons-en au réc­it lui-même. Nous sommes fin 1989. Le Mur de Berlin tombe le 9 novem­bre. Le nar­ra­teur, Stephan, se rend à Prague, passe par Marien­bad, ren­con­tre des amis du coin. Il ressent les ambiances plom­bées d’avant la chute et celles de l’interrègne, empreintes de par­fums du futur, à l’évocation notam­ment de Jan Hus et Vaclav Hav­el. Opti­miste, voire utopiste, il voit le début de l’année nonante comme celui d’un nou­veau print­emps. Surtout, il se sou­vient de celle qu’il a (mal ?) aimée huit ans aupar­a­vant : la Sig­no­ra, col­lègue dans le même étab­lisse­ment sco­laire. Et s’il était passé à côté de la ren­con­tre de sa vie ? Et si le nou­veau print­emps inter­na­tion­al pou­vait aus­si être un nou­veau print­emps affec­tif ? Un autre voy­age sur les traces de Mar­guerite Yource­nar, en Grèce cette fois et en Alban­ie, sous d’« antiques oliviers rebroussés par le vent » et ani­mé par les chants de lutte de Mikis Theodor­akis, le rap­proche encore du sou­venir de l’aimée. Leur mobil­i­sa­tion com­mune à Brux­elles pour Sol­i­darnosc en fit défini­tive­ment des com­plices « au cœur de l’Histoire qui bouge ». Surtout, Stephan rêve de renouer avec cet amour per­du, un amour qu’elle aurait évo­qué dans un roman inti­t­ulé Daniel (on ne peut s’empêcher de penser à cet autre roman, Daniel ou Israël, pub­lié en 1987 aux édi­tions Acro­p­ole par cette roman­cière évo­quée dans notre intro­duc­tion). La foi du nar­ra­teur dans une paix durable se dou­ble de l’espoir en un amour durable.

Tan­dis qu’il s’est recon­ver­ti dans la diplo­matie cul­turelle (à l’instar de l’auteur !), ils se retrou­vent et déci­dent de pren­dre la route vers la Yougoslavie. Le cœur du roman se mue en road movie qui les con­duit à Genève, Milan, Vérone (où ils croisent Denis Roche sur l’esplanade des arènes), Tri­este, Pula et le fan­tôme de Joyce, Rije­ka et son golfe, Split… Des pages aux évo­ca­tions cul­turelles rich­es et aux atmo­sphères bien ren­dues :

La douane yougoslave ! La fron­tière entre l’Est et l’Ouest ! Inquié­tude et soulage­ment se lisent tour à tour sur nos vis­ages, peu accou­tumés à un tel saut. (…) Les pre­mières collines se met­tent à vibr­er au pied du mont Slavnik. Dans la berline à l’atmosphère douçâtre, nous tra­ver­sons les vil­lages comme deux som­nam­bules. Bet­ter­aves ter­reuses en tas, herbe éparse sur les bas-côtés, car­a­vanes gitanes agglu­tinées autour des points d’eau, enfants pieds nus qui se pressent pour boire à même les robi­nets. Les fils élec­triques aériens nous indiquent la voie : mille cordes ten­dues en éche­veau sous les nuages dont la forme rap­pelle la volute d’un vio­lon­celle

Cette rel­a­tive quié­tude est bous­culée lorsque leur périple est inter­rompu par le bar­rage d’une mil­ice. Con­fron­tés aux pre­miers snipers, ils sont oblig­és de fuir vers Mostar et la Bosnie-Herzé­govine. Alors que le cou­ple voulait s’inscrire dans « la marche du monde », celle-ci vient bous­culer leur rêve d’harmonie et les ramène à des heures som­bres de l’Histoire européenne.

Empreint de nos­tal­gie, de poésie et de poli­tique, L’année nonante se veut le reflet des désor­dres du monde. En fil­igrane de la nar­ra­tion, se dessi­nent toutes ces fron­tières, tous ces murs que les hommes ont dressé∙e∙s entre les peu­ples, mais aus­si, con­sciem­ment ou plus insi­dieuse­ment, qu’ils créent par­fois entre eux, au cœur de l’intime.

Michel Tor­rekens

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