Kenan GÖRGÜN, Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 2025, 143 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978–2‑87586–507‑6
« Face à un ensemble de signes, être à même de puiser dans l’Histoire pour comprendre ce qui nous attend. Déceler la possibilité d’un régime avant qu’il n’advienne. » Cette phrase de Kenan Görgün dans son recueil de nouvelles Belgiques résume l’enjeu des différentes nouvelles et plus généralement de l’ensemble de sa démarche littéraire. Car c’est bien cela qui interpelle chez l’écrivain, sa capacité de percevoir et de comprendre des signes, apparemment ténus, qui pourraient devenir l’amorce d’un bouleversement sociétal et culturel majeur. Sa démarche pourrait être qualifiée de socio-fiction. Comment les idéologies et les structures sociales peuvent-elles modeler les individus dans le futur, abolissant les valeurs qui fondent aujourd’hui le vivre ensemble ?
Et le principe de la collection « Belgiques » permet de décrire diverses manières dont la société belge pourrait évoluer, à partir de réalités auxquelles on ne réagit peut-être pas suffisamment aujourd’hui. Le pays que le nouvelliste décrit n’est pas exactement celui que l’on connait ; quelque chose a dérapé et pris une ampleur et un visage que l’on ne pouvait pas soupçonner. Par exemple, l’attitude de certain politicien ou certaine politicienne pourrait favoriser la levée des inhibitions à se comporter en prédateurs. « Nostradamus Connection » trace ainsi un parallèle entre les slogans, plutôt positifs, d’un candidat, « Le bonheur, une œuvre exigeante ! », et l’action d’une entreprise qui offre une apparente solution à la crainte du futur. Dans « Charlie est un homme bon », Philippe qui affiche toutes les apparences de la réussite est confronté à la répétition d’un élément énigmatique. Se pose alors la question de savoir si cela tient du hasard ou si cela doit être perçu comme le premier signe d’une conspiration. Les différentes contrariétés qu’il rencontre vont casser son vernis d’apparence et de certitude, à tel point qu’il éprouve le sentiment d’avoir changé de « plan de réalité » (ce qui pour un architecte visionnaire comme lui est paradoxal !).
Cette idée de plan de réalité traverse tout le recueil. Les personnages ne savent jamais trop bien où ils se situent dans la réalité. Quel est le degré de véracité de ce qu’ils vivent ? Cette hésitation est redoublée par des sentiments de duplication. Philippe – en cela modèle des autres personnages – entend « une voix intérieure qu’il a du mal à reconnaître. La voix d’un autre – mais comment s’appelle cet autre ? ». L’altérité est le signe d’une faille pouvant devenir un moyen de se distancier d’un discours et d’une politique totalisantes.
Pour maintenir cette hésitation, l’auteur laisse la fin des nouvelles relativement ouverte. Si le pire du totalitaire se dessine, il est possible qu’il ne se réalise pas selon le programme imaginé. Finement, le nouvelliste laisse une marge d’interprétation.
La narration n’est pas toujours linéaire. Des morceaux de textes de natures différentes se développent parallèlement, le lecteur étant amené à établir les liens qui expliqueraient l’évolution vers ce futur inquiétant. La première nouvelle est de ce point de vue exemplaire. En outre, les correspondances entre les différents processus de contrôle social décrits dans chacune des nouvelles enrichissent la grille de lecture.
Kenan Görgün manie efficacement l’humour. La dernière nouvelle, « Guernique », est une allégorie plutôt féroce de la situation communautaire en Belgique, décrivant les rivalités entre Olio Di Popo et Fart De Bijfer qui se disputent le leadership dans la rue du Chicon/Witloof. Il a en outre l’art des formules : ainsi à propos de Fart, « dans la lenteur de ses gestes, la conviction d’un iceberg qui sait que même le Titanic va morfler ».
Certaines situations témoignent d’un solide cynisme, au-delà de la rhétorique d’un discours lénifiant. Pour Görgün, il est donc plus que nécessaire de sortir de la propagande et des images comme écrans de fumée, dans le contexte que nous connaissons de montée des pouvoirs autoritaires sous différentes formes.
On peut considérer – et c’est là toute l’habileté de l’écrivain – que la démarche littéraire de Kenan Görgün est à l’image de ce que vivent ses personnages, singulièrement Philippe. Sur quel plan de la réalité se situe-t-on ? À quel point les hypothèses sur un futur sombre sont-elles possibles ? Et s’il y a lieu de penser qu’elles le sont peut-être, il reste néanmoins, comme pour Philippe, une faille et une marge de manœuvre.
Joseph Duhamel