La palette de couleurs des ciels belges

Corine JAMAR, Bel­giques, Ker, coll. « Bel­giques », 2025, 144 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875865014

jamar belgiquesDes anciens amants se retrou­vent place du Jeu de Balle quelques jours après la mort du Roi Bau­doin. Un cou­ple de retraités dés­espère de ne plus voir leur femme de ménage. Un employé utilise Napoléon pour duper son patron. Une Con­go­laise décou­vre la Bel­gique suite à son mariage avec un Belge et se retrou­ve face à cette sacro-sainte inté­gra­tion. Le plat pays manque à une femme par­tie vivre en Crète. Une mère d’un adulte hand­i­capé se lance dans des actes ter­ror­istes pour cri­ti­quer la pas­siv­ité du gou­verne­ment belge en ter­mes d’accueil. Un vendeur de man­gas est vu d’un mau­vais œil en pleine affaire Dutroux. Un homme oublie tout son néer­landais suite à plusieurs remar­ques flamin­gantes. Une mère atteinte d’Alzheimer livre des anec­dotes sur son enfance. Un mur mitoyen prend l’eau et s’écroule…

Des hommes et des femmes se croisent dans cette Bel­gique aux dif­férents accents. Cha­cun et cha­cune se démène avec ses his­toires de cou­ple, de famille, de tra­vail. De nom­breuses nou­velles se déroulent dans les années 1990. Brux­elles est au cen­tre des réc­its pro­posés, « cette cap­i­tale débous­solée d’un pays qui n’existe pas vrai­ment » (qua­trième de cou­ver­ture). L’autrice révèle quelques côtés peu reluisants de ces Bel­giques, ce pays qui a par­fois l’air de se chercher. Que ce soit notre passé colo­nial ; la som­bre péri­ode Dutroux qui a trans­fig­uré notre « patrie » et nous a don­né à toutes et tous la nausée pen­dant plusieurs années ; la désas­treuse sit­u­a­tion belge en matière de struc­tures d’accueil pour les adultes hand­i­capés ; le quarti­er mis­érable et sale de la gare du Midi ou encore les éter­nelles querelles lin­guis­tiques. Plusieurs nou­velles sont très som­bres. La mort y rôde à chaque page. D’autres ful­gu­rances, plus lumineuses, s’insinuent égale­ment, comme cette balade dans les rues de Brux­elles (p. 122). Car non, le ciel belge n’est pas tou­jours uni­for­mé­ment gris. Et quand on vient à le quit­ter, on le regrette :

Où sont ceux de ma Bel­gique natale, qui ne sont pas tou­jours gris, con­traire­ment à ce que tout le monde croit ? Le jour où j’ai quit­té mon pays, le ciel offrait une palette de couleurs allant de l’orange au rose en pas­sant par le mauve. 

Cer­taines nou­velles regor­gent de réflex­ions fémin­istes, notam­ment celle qui nous apprend que, dans 85% des cas, les pères déser­tent le domi­cile con­ju­gal suite à l’arrivée d’un enfant hand­i­capé, et que, même quand ils restent, ils se lim­i­tent à être de bons exé­cu­tants, la charge men­tale reposant qua­si exclu­sive­ment sur les épaules des mères.

À tra­vers ces dix-huit his­toires, Corine Jamar cri­tique ouverte­ment plusieurs dys­fonc­tion­nements pro­pres à la Bel­gique, notam­ment en matière de droits soci­aux ou encore cette inces­sante rival­ité entre Fla­mands et Fran­coph­o­nes. Mais ces dis­putes, ces com­pro­mis à la belge, ce manque d’assurance, ce bor­del insti­tu­tion­nel n’en font-ils pas aus­si tout son charme ? Oui, notre pays est impar­fait, mais ne l’aime-t-on pas grâce à ses imper­fec­tions ?

Ma Bel­gique souf­fre de ça, et c’est peut-être ce qui la rend si touchante. Ce manque de fierté d’elle-même. Cette gêne d’exister. Cette arro­gance qu’elle ne pos­sède pas, du moins, la par­tie sud de son corps. Au nord, c’est autre chose. Un peu hémi­plégique, ma Bel­gique, un acci­dent de nais­sance, un côté fonc­tion­nant tou­jours mieux que l’autre. 

Bel­giques est une col­lec­tion de recueils de nou­velles dont chaque numéro reflète, à tra­vers les yeux de son auteur ou son autrice, une image kaléi­do­scopique de la Bel­gique. Dif­férents par­fums se mêlent, ceux qui font l’essence de la Bel­gique, mais aus­si ceux plus rares et fugaces.

Émi­lie Gäbele

Plus d’information