« Le travail du conte », déplacement, condensation et voix féminine-iste

Myr­i­am MALLIÉ, Un château, le silence, Esper­luète, 2025, 126 p., 19,50 €, ISBN : 978–2‑35984–204‑3

mallié un chateau le silenceMyr­i­am Mallié, fig­ure impor­tante et pio­nnière du tra­vail du con­te en Bel­gique, pour­suit sa voie lit­téraire en semant sur son chemin édi­to­r­i­al son sep­tième titre, Un château, le silence, paru aux édi­tions Esper­luète.

Avant la mise en place de l’enchantement d’un « il était une fois » ou autre for­mule codée sésame d’un Autre Monde, la con­teuse installe son lecteur. Celui ou celle qui ouvre Un château, le silence, décou­vre un réc­it issu de la mécanique onirique. Il est ques­tion, dans la nais­sance de cette écri­t­ure, d’un « laiss­er faire ce qui creu­sait en moi et fai­sait mal pour l’instant. Et tout autant, [d’un] laiss­er agir ce qui, venu d’ailleurs, y ver­sait de la douceur. Le rêve et le fleuve. », énonce Mallié. L’analogie entre rêve et mythe, rêve et con­te, sou­vent notée par Freud et ses dis­ci­ples, sou­tient le pro­jet d’écriture ; tel le rêve, le con­te se présente avec un con­tenu man­i­feste qui dis­simule un con­tenu latent, le lec­torat en est d’emblée aver­tit, la con­teuse racon­te alors.

« Il était une fois, il y a très longtemps et très loin d’ici, douze garçons. » Le passé de la nar­ra­tion plonge dans un univers où douze frères, après avoir quit­té leur ferme natale pour assur­er, avec leur vigueur et leur souci de bien faire, la sécu­rité d’un roi, sont acquit­tés de leurs bons et loy­aux ser­vices et enta­ment le retour vers leur terre d’origine.

Tout ceci com­mence donc comme si la gou­ver­nance d’un roy­aume, la bonne tenue d’une ferme, la ges­tion d’un ter­ri­toire, d’une mai­son, de la vie famil­iale, de l’éducation et l’avenir de sa belle jeunesse, c’était unique­ment une affaire d’hommes.
Rien n’est moins vrai, comme cha­cun sait.
On se lais­serait facile­ment pren­dre au jeu des mots et des images de cette his­toire – douze beaux garçons, ce n’est pas rien – mais il y a peut-être à con­sid­ér­er aus­si, et avec atten­tion, les absences, ce qui n’est pas nom­mé. Un silence qui pour­rait en dire long.
Où est la mère ? Où sont les femmes ?
Alors on se dit que, dans cette his­toire, là est peut-être la ques­tion, là le souci.
Là, dès lors, que quelque chose doit chang­er.
Là qu’il va y avoir à racon­ter.

Au cours de leur voy­age, dans la forêt de jadis qu’ils ne recon­nais­sent désor­mais plus, se dresse un château mys­térieux. Ils y font la ren­con­tre de douze jeunes femmes. « Elles sont douze et cha­cune est emmurée dans une implaca­ble soli­tude. ». Ces filles, dont émane « une aura de cha­grin », sont décrites comme livides et silen­cieuses, ternies par la douleur et soumis­es à un mau­vais sort. « Leur silence est un hurlement ». Les douze frères, bien qu’ils n’aient rien cher­ché, ne peu­vent rester indif­férents face à cette sit­u­a­tion. Le con­te explore alors la ques­tion de ce qu’il faut faire. « En réal­ité, ce con­te, comme tous les autres, par­le surtout du mas­culin et du féminin, ces deux manières d’être au monde, dans leur alliance féconde, cette troisième voix. »

Dans une forme ambiguë qui oscille entre le lan­gage de la forme et celui de la poétesse, dans une magie du réc­it qui con­voque le réel et, même, douze voix féminines « bien vivantes aujourd’hui », l’intelligence de la con­teuse est de dévoil­er son art en con­duisant par­fois le lecteur – qui rede­vient, au détour de cer­taines pages, audi­teur avec tout ce que le mot implique de prim­i­tiv­ité – hors de son hori­zon d’attente. Un con­te lit­téraire dont la didac­tique inhérente amenuise peut-être sa pro­pre force mag­ique mais per­met aux clés du sens d’affleurer.

Un texte qui révèle la puis­sance du silence et laisse à enten­dre une autre parole sous la parole dite, un con­te pour penser l’aujourd’hui et repenser demain.

Sarah Bearelle

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