La langue en marche

Un coup de cœur du Car­net

Car­o­line GIRAUD, Mail­lon nu, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. « Root­leg », 2025, 93 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87505–530‑9

giraud maillon nuDe Car­o­line Giraud, née en 1977, nous savons qu’elle vit entre Brux­elles et la Cor­rèze, qu’il ne faut pas la con­fon­dre avec une autre Car­o­line Giraud, pro­fesseure de philoso­phie à Charleville-Méz­ières – et sur Tik­Tok – et qu’elle est investie dans des pro­jets de recherche et de créa­tion poé­tiques. L’autrice de Mail­lon nu a égale­ment pub­lié dans plusieurs remar­quables revues français­es (MargellesHélasPro/p®oseLichen, La forgeLes haleurs, ou encore Peau élec­trique). Elle per­forme régulière­ment en lec­tures musi­cales ou croisées avec d’autres voix. Et voici qu’elle pub­lie, à Brux­elles, chez Mael­strÖm cet excel­lent sec­ond livre, d’une belle rigueur, d’une grande orig­i­nal­ité et d’une pro­fonde justesse.

C’est que Mail­lon nu s’ar­tic­ule ingénieuse­ment autour de trois par­ties, que la poétesse nomme des chaines, cha­cune elle-même divisée en deux sec­tions. Dans une pre­mière par­tie, elle voit, elle marche et elle écrit à tra­vers d’autres yeux que les siens et s’en suit une chaine d’in­tro­spec­tions lyriques dont la nar­ra­trice ne choisira pas pour les dire entre pre­mière et troisième per­son­ne du sin­guli­er.

je n’écrit plus la nuit
un arbre presque mort berce mon paysage
je ne boit plus aux pailles de nos résis­tances
épouser ce qui cède
le je ne ronge rien d’autre qu’un détour
quelle farce pour quel plat de fête
en rire même des racines
tout se sup­plantera
puis­sent nos corps servir à autre chose
qu’une brise foutraque

La deux­ième par­tie de ce livre aux formes et aux tonal­ités var­iées est le lieu de l’éveil au poème : «  c’est là qu’il faut écrire entre deux mou­ve­ments ».

À la course à la feuille
veil­lent les liens du temps
les vis­ages de pierre tra­versent la muraille
et chantent à la riv­ière
que la joie sauvage
et le blé rugis­sant
nous sur­vivent

Dans l’hor­loge, dans la pierre, dans l’ar­bre ou dans le feu, la chaine vient s’in­car­n­er et Giraud nous dévoile une fragilité qu’elle désigne dans cet apho­risme : « Si chaque heure nous blesse, la tienne me con­sole ». La troisième chaine sera celle de l’e­spoir et de la libéra­tion, dans une danse vers la lumière comme une neuve venue au monde. Une méta­mor­phose est à l’œu­vre.

Tu écris au hasard des chutes
un avent de ban­quise
où la mousse des eaux usées
fait encore illu­sion
tu repères les murs où campe la lumière
et tu grimpes à sa vigne guet­ter la chan­son
la chan­son des jours fades
que tu as refusés

Olivi­er Liron, dans sa lumineuse post­face, par­le de mélan­col­ie lucide. Un autre Olivi­er, le musi­cien Olivi­er Ter­wagne, avec la sen­si­bil­ité qu’on lui con­nait, met en chan­son le poème Les yeux d’un autre. Le lecteur est d’ailleurs invité à scan­ner un QR code à la fin de l’ou­vrage pour écouter sa sub­tile inter­pré­ta­tion.
La poésie de Car­o­line Giraud est une vagabonde. Elle se nour­rit de beaux hasards et d’heureuses maraudes. Rien n’y est gra­tu­it, ni pesant ni pédant, mais d’une douce grav­ité qui s’é­tonne et se joue des aléas de la route. Elle s’avance pieds nus et tourne ten­drement les pages des saisons. Très vite, le lecteur qui marche à ses côtés peut épouser la cadence de son pas. Le vers est libre comme son par­cours et il chante. Giraud réus­sit ici la gageure de nous don­ner à lire une poésie à la fois dense et dépouil­lée. Réc­it d’un voy­age intime, Mail­lon nu retrace un chem­ine­ment émer­veil­lé dans des paysages étranges. Dénudée par le doute, la poétesse cherche, tâtonne et rebon­dit, entre résilience et quête de sens. Et elle parvient ain­si à ver­balis­er l’empathie, à partager son regard bien­veil­lant qui nous rassem­ble et qui nous tisse, comme des mail­lons nus dans la chaine de l’hu­man­ité.
Dans la langue des marins, un mail­lon est un nœud coulant fait d’un petit cordage qui per­met de relever un objet du fond de l’eau. Le recueil de Car­o­line Giraud est peut-être bien ce cordage qui répare la vie et soigne le lecteur.

Karel Logist