Théâtre de papier

Paul BIOT, Les efface­ments d’Amédée, Cerisi­er, 2025, 144 p., 15 €, ISBN : 9782872672554

biot les effacements d'amédée et autres nouvellesPaul Biot est un homme mul­ti­ple : juriste, auteur et dra­maturge, comé­di­en, met­teur en scène, for­ma­teur en créa­tion. Son nom est indis­so­cia­ble­ment lié au mou­ve­ment du théâtre action dont il a été un des arti­sans act­ifs dans toute la fran­coph­o­nie et ce depuis des décen­nies. On lui doit aus­si quelques ouvrages de référence sur cette dis­ci­pline en mou­ve­ment qui va à la ren­con­tre du pub­lic pour explor­er avec lui des thé­ma­tiques socié­tales, le spec­ta­cle se con­stru­isant en direct avec l’apport des per­son­nes présentes, le plus sou­vent en lien avec des com­bats pour les droits humains. Aujourd’hui, il présente pour la pre­mière fois une œuvre lit­téraire de fic­tion sous la forme d’un recueil, Les efface­ments d’Amédée et autres nou­velles.

Les 13 réc­its qu’il nous donne s’inscrivent bien dans une démarche du même ordre, comme le pré­cise l’auteur dans son avant-pro­pos :

Créa­tions théâ­trales – le plus sou­vent col­lec­tives – et écri­t­ures per­son­nelles – ici des nou­velles – ont, pour moi, tou­jours été par­al­lèles et nour­ries aux mêmes sources, aux mêmes com­bats, à la même urgence de don­ner ou de ren­dre voix aux exis­tences oubliées, méprisées, invis­i­bil­isées. 

Con­traire­ment à l‘usage le plus courant, chaque texte est précédé d’un préam­bule cir­con­stan­cié de l’auteur qui y pose les jalons intimes qui en ont sus­cité la rédac­tion. Le pre­mier texte, Le petit homme, dit la fas­ci­na­tion pour les cerfs-volants qui vire­voltent dans le ciel qu’un enfant narre dans une rédac­tion alors qu’on lui avait demandé de par­ler de la vis­ite d’un musée …  Un sou­venir per­son­nel et fon­da­teur, une invi­ta­tion à sor­tir des marges. La vie en couleurs a été rédigé suite à un ate­lier de théâtre mené avec des per­son­nes por­teuses d’un hand­i­cap men­tal dont il évoque le vécu intime. Des femmes sont présentes avec leurs mys­tères (Le regard vague) et la magie des par­fums (Verveine et cit­ron vert). Mais l’auteur explore aus­si la com­plex­ité du sen­ti­ment amoureux et des rela­tions qui détru­isent (La bague au doigt) quand il ne se penche pas sur les rela­tions de tra­vail et l’emprise du télé­phone, bien avant le smart­phone (La com­mu­ni­ca­tion) ou sur le rôle socié­tal des grandes com­péti­tions de foot­ball rongées par l’argent fou (Mundi­al à per­pé­tu­ité). Les efface­ments d’Amédée abor­de le des­tin d’un homme d’origine mod­este qui s’efface devant les autres et se décou­vre un pou­voir éton­nant. Dans La brou­ette du peu­ple, l’auteur opte pour l’alexandrin (!) et il évoque l’univers des travaux for­cés dans la Russie des tsars. Intra­muros dépeint le vécu tour­men­té d’un homme sous chimio­thérapie tan­dis que Cent pas se saisit d’une pho­to d’un cou­ple enlacé sur un quai de gare pour imag­in­er le con­texte dans lequel un homme et une femme se retrou­vent après avoir été longtemps séparés. Noces de car­bu­re et de tungstène nous emmène aux côtés d’un cou­ple de cen­te­naires qui ont décidé de faire un saut en para­chute pour fêter leur longue union et qui vont sur­pren­dre leurs proches réu­nis pour saluer l’exploit. Le recueil se clôt sur Bout-à-tout, allé­gorie marine, qui retrace l’histoire de l’humanité en une fré­gate fan­tas­tique.

Avec ce livre hors du com­mun, qui célèbre la libre créa­tiv­ité sous toutes ses formes, Paul Biot déploie un imag­i­naire mul­ti­forme et com­plexe. Usant de formes d’écritures divers­es qui en épousent le con­tenu, il livre une décli­nai­son intime de sa vision du monde et des êtres qui la peu­plent, de leurs souf­frances et de leurs com­bats pour don­ner du sens à leur exis­tence.  Les illus­tra­tions d’Agnès Lafaille sont à la mesure de l’ambition du pro­pos dont elles épousent avec tact l’étrange mul­ti­plic­ité.

Thier­ry Deti­enne