Mémoire et avenir

Thomas DEPRYCK et Antoine LAUBIN, Maria et les oiseaux (His­toires de Bel­gique), De Fac­to/CED-WB/Emile & Com­pag­nie, 2025, 240 p., 20 €, ISBN : 978–2‑8071–0443‑3

depryck laubin maria et les oiseaux histoires de belgiqueMaria et les oiseaux nous donne à lire un vaste jeu his­torique de l’His­toire de Bel­gique de 1945 à aujour­d’hui au départ de Hau­mières, petit vil­lage fic­tif du Hain­aut occi­den­tal, situé quelque part entre la France, la Flan­dre et l’Escaut. Les auteurs de cette saga, Thomas Depryck et Antoine Laubin, y don­nent nais­sance à une femme, Maria, en 1927.

On la voit vivre, aimer, tra­vers­er mille et une expéri­ences avec d’autres et mul­ti­ples per­son­nages de notre His­toire : les mineurs du Bois du Cazier, les vic­times du drame du stade du Hey­sel, les atten­tats ter­ror­istes, la mort de Semi­ra Adamu… et tant d’autres événe­ments trag­iques et fon­da­teurs d’une Bel­gique qui aura, depuis la fin de la Deux­ième guerre mon­di­ale, pro­fondé­ment changé. Maria et les oiseaux déplie une vision panoramique de cette « Union fait la force » d’une Bel­gique au fédéral­isme insta­ble et mou­ve­men­té. Avec ses com­pagnes et com­pagnons d’aven­tures his­toriques, nous décou­vrons des scènes de joie, de sol­i­dar­ité, de résis­tance dans une écri­t­ure dra­maturgique qui ne cède jamais à un quel­conque fatal­isme ou à un sim­plisme nar­ratif. Au con­traire, la vie est pleine­ment présente, dans ces péri­odes, qua­tre, qui regroupent les temps forts de l’Histoire au fil de la vie de Maria…

La pièce rend compte de façon sub­tile, et à plusieurs niveaux, de ces ques­tions de plus en plus mar­quées par des oppo­si­tions de rad­i­cal­ité qui font aus­si état de la com­plex­ité sou­vent douloureuse d’une élab­o­ra­tion nationale. Celle-ci con­siste à faire du col­lec­tif à par­tir de mul­ti­tudes d’i­den­tités qui se retrou­vent, au fil du temps, de plus en plus forte­ment assignées à créer de nou­velles formes de vie dans un grand ensem­ble où la vitesse du temps fait pres­sion et exige des par­a­digmes démoc­ra­tiques élaborés à par­tir d’un « glob­al et non plus d’un local ». La pièce porte ces ques­tions dans la durée de ces épisodes pas­sion­nants et com­plex­es.

À la lec­ture, on devine un rap­pel loin­tain de la tragédie grecque, dont la mul­ti­tude fait le chœur, et où la psy­ché des pro­tag­o­nistes évolue de façon à éclair­er au mieux les pul­sa­tions et soubre­sauts des actri­ces et acteurs de cette intense tra­ver­sée des luttes et des rup­tures de rêves de con­ti­nu­ité. La pièce mar­que ces évo­lu­tions des états d’e­sprit et des visions his­toriques pour arriv­er, avec Maria, ses enfants et petits-enfants, à  dévelop­per, encore et tou­jours, des formes de citoyen­neté ludiques, intel­li­gentes et inven­tives dans cette péri­ode où la sidéra­tion est aux portes.

Ce qu’il y a de réjouis­sant à la lec­ture de cette longue pièce com­pos­ite, c’est de voir appa­raitre des fils con­duc­teurs qui tis­sent, bien sou­vent à notre insu, le por­trait d’une nation con­fron­tée aujour­d’hui à des scé­nar­ios de com­plex­ités infin­i­ment intriquées. Cette his­toire de Maria et les oiseaux traduit, avec une sin­gulière lucid­ité, les pro­fondes trans­for­ma­tions poli­tiques et morales de la Bel­gique et plus par­ti­c­ulière­ment de la Bel­gique fran­coph­o­ne aujour­d’hui. Anne-Emmanuelle Bour­gaux, pro­fesseure de droit con­sti­tu­tion­nel belge, témoigne de son admi­ra­tion devant cette tra­ver­sée… : « (…) C’est aus­si un dia­po­ra­ma his­torique, un polaroïd de mémoire comme je n’en ai jamais con­nu ».

Aujour­d’hui, on le sait, un pays devenu une nation, ne se résume pas à l’ad­di­tion de tribus d’i­den­tités indi­vidu­elles mais rejoint plutôt ce qu’on pour­rait traduire en une com­bi­nai­son sys­témique, un ensem­ble en per­pétuelle trans­for­ma­tion. Les auteurs et les dif­férentes col­lab­o­ra­tri­ces et col­lab­o­ra­teurs de cet opus ont pris soin de ren­dre compte des effets boulever­sants, des drames et tragédies, des événe­ments de l’His­toire dans un proces­sus de révéla­tions des con­sciences indi­vidu­elles et col­lec­tives qui font autant mémoire qu’avenir.

Daniel Simon