L’espérance de la jeunesse

Daniela GINEVRO, À l’ombre des marées, Lans­man, 2025, 56 p., 11 €, ISBN : 9782807104488

ginevro a l'ombre des mareesLe réc­it se déroule après la Grande Vague, quelque part dans le Grand Nord, sur les anci­ennes ter­res, dans une ville por­tu­aire. L’intrigue prend place autour d’un abribus, face au quai. Il pleut de manière inin­ter­rompue. La mer est agitée. On entend le clapo­tis de l’eau et les cris des mou­ettes. Que la marée soit haute ou basse, l’eau débor­de de plus en plus sur le quai. La Grande Vague a tout emporté et lais­sé der­rière elle quelques êtres débous­solés. Tous sont par­tis ou sont morts. Trois enfants oubliés – La brindille, Jukel et Tem­ba – se retrou­vent dans cet abribus, sorte de cabane faite de sacs plas­tiques. Au fil des pages, ce lieu est de plus en plus encom­bré par des pneus, sacs, planch­es, bâtons, bouteilles… Ces trois enfants atten­dent un bus qui n’arrivera jamais et scru­tent l’horizon d’où pour­rait sur­gir un bateau.

Tem­ba vient d’une famille de pêcheurs et porte des lunettes de plongée. Mais depuis la Grande Vague et le chemin qu’il a par­cou­ru seul sur les mers, il a peur de l’eau, des ombres, du mon­stre… de tout. De son côté, La brindille est en colère et dés­espère d’avoir été aban­don­née. « Son corps se déforme sous le poids de l’attente. » Junkel, quant à lui, était déjà un enfant des rues avant la Grande Vague. Puis débar­que, dans ce petit groupe, Alas­ka, un enfant per­du qui vient du Grand Nord et ne par­le pas la même langue qu’eux. Tous les qua­tre vivent de bric et de broc. Ils atten­dent et essaient de récupér­er ce que la mer char­rie. Cette mer de tous les dan­gers, qui est pour­tant tout aus­si mys­térieuse.

Dans le vil­lage, il y a aus­si le vieux qui ne peut plus sor­tir de chez lui et des voix menaçantes qui s’élèvent du hangar. Chaque nuit – quand il fait très noir –, ce lieu, dont il ne faut surtout pas s’approcher, sem­ble se réveiller : des lueurs appa­rais­sent aux baies vit­rées du hangar et de la musique toni­tru­ante y reten­tit. Que faire dans ce monde qui sem­ble de plus en plus hos­tile ? Ils ont beau faire des pactes pour se soud­er ou des listes d’aliments pour se ras­sur­er, calmer la colère et s’échapper de cette triste réal­ité, l’eau con­tin­ue de mon­ter. Pourquoi les a‑t-on lais­sés là, pourquoi les a‑t-on aban­don­nés ?

Avec À l’ombre des marées, sa sep­tième pièce pub­liée chez Lans­man, Daniela Ginevro nous entraine dans un monde dystopique qui pour­rait pour­tant nous être fam­i­li­er. Un monde où tout a bas­culé du jour au lende­main. Un monde où l’on survit. Où l’on attend une éclair­cie qui ne vient pas. Où l’on ne trou­ve plus que des choses dev­enues inutiles :

Ce qui a été ratis­sé.
(…)
Des pulls
Trop grands
Des cirés
Trop grands aus­si
La nour­ri­t­ure des plac­ards
(…)
Mais il ne reste plus grand-chose
(…)
Des livres
De toutes sortes
Qu’on ne sait pas quoi en faire, on ne sait pas lire
(…)
Des pho­tos des gens
Pour inven­ter des sou­venirs qui n’existent pas
Des sou­venirs à racon­ter
De la vie d’avant 

L’autrice a recours, comme sou­vent, à des per­son­nages d’enfants qui ont des par­cours com­pliqués (aban­don, migra­tion) et ont des his­toires vraies à racon­ter. Un chœur d’enfants dresse le por­trait de chaque pro­tag­o­niste. Du haut de leurs quelques années d’existence, ils s’entraident, se pro­tè­gent les uns les autres, atten­dent et espèrent des jours meilleurs. Ce sont « des enfants cabossés qui sont restés debout. Face à la mer. » Comme le dit François Truf­faut – cita­tion reprise en exer­gue du livre – « Les enfants, ils sont très solides. Ils se cog­nent con­tre tout, con­tre la vie, mais ils ont la grâce. Et puis ils ont la peau dure aus­si. » (L’argent de poche).

Émi­lie Gäbele

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