« (…) Mes tableaux sont diaphanes/ Ils sont faits d’eau… »

Maarten EMBRECHTS, Le non avenu, Bleu d’encre, 2025, 42 p., 10 €, ISBN : 978–2‑930725–89‑5

embrechts le non avenuCréées et dirigées par le poète et romanci­er Claude Don­nay, les Édi­tions Bleu d’encre démon­trent à cha­cune des paru­tions qu’elles met­tent en œuvre l’originalité et la per­ti­nence d’un cat­a­logue nour­ri par des textes sin­gulière­ment inspirés. En voici une nou­velle con­fir­ma­tion avec Le non avenu.

Qua­tre titres (Une sai­son à la mer, Sous-texte, Si potager était verbe, et Sonate pour un hiv­er) réu­nis­sent, en quar­ante pages, vingt-six courts poèmes. Dotés d’une inaltérable puis­sance d’évocation, ils démon­trent que la brièveté n’est en rien un effet d’essoufflement de l’inspiration. Bien au con­traire. À la manière d’un sculp­teur, le poète ne laisse au lecteur que le suc, l’essence de ce qui chez d’autres aurait don­né lieu à un lyrisme d’excès. Ici, tout est essen­tiel, tout s’agence dans une mélodie dont rien ne pour­rait être ôté sans que s’effondre l’édifice poé­tique.

Poète bilingue, Maarten Embrechts s’inscrit dans la lignée des auteurs fla­mands écrivant aus­si bien dans la langue de Ver­haeren que celle d’Els Moors.

Un autre ver­sant créatif du poète mérite d’être con­vo­qué ici pour évo­quer Le non avenu : la pra­tique de la pein­ture et de la sculp­ture.

Ces deux chem­ine­ments – le bilin­guisme et les arts plas­tiques – nour­ris­sent l’écriture d’Embrechts. Il y a chez lui une inflex­i­ble atten­tion à la langue française en même temps qu’une approche pic­turale, l’une et l’autre mis­es avec justesse au ser­vice de l’évocation immé­di­ate d’un lieu, d’une atmo­sphère, de références cul­turelles (musi­cales – Erik Satie – et lit­téraires).

Dans un poème dédié à William Cliff, qui l’aurait « accosté » à Barcelone (Je ne me rap­pelle plus du nom de la salle / qui se trou­vait en face de la gare / On y jouait du Felli­ni / Cette après-midi-là) Embrechts célèbre une fil­i­a­tion pro­fonde avec le Gem­bloutois (Et main­tenant que je passe / de tes pages à ma page / Je regrette ce long con­tin­u­um / de trans­gres­sions en tout genre / qui s’égrainèrent de Gem­bloux / à la rue du Canal à Lou­vain / et pourquoi pas de Turn­hout à Mal­onne). Un autre écrivain belge fran­coph­o­ne s’invite dans le poème Herbes à brûler : Cette nuit, j’ai pen­sé à Detrez / Ce dragueur du Bon Dieu / ( …) / Cette nuit j’ai pen­sé à Con­rad Detrez / à Roclenge-sur-Geer / La langue française s’y effiloche / en des par­lers fla­mands). Dans l’ensemble inti­t­ulé Si potager était verbe, Embrechts réu­nit les textes qui par frag­ments, dis­ent les instan­ta­nés de la quête amoureuse, ces moments éphémères où la ren­con­tre survient : Comme moi ce matin / dans les rayons / Il cher­chait un légume / Je ne sais trop pourquoi / nos regards se sont croisés / Mais si potager était un verbe / avec lui j’aurais bien voulu le con­juguer.

Les poèmes réu­nis dans Sous-texte ont paru dans une ver­sion antérieure en néer­landais. Il n’est sans doute pas sans sig­ni­fi­ca­tion que ces textes évo­quant la fig­ure du père aient été écrits ini­tiale­ment dans la langue « pater­nelle » du poète et aient fait l’objet d’une tra­duc­tion dans la langue du fils ? Il était Dieu et moi son fils / J’ai vu toutes ses colères / Aujourd’hui dans toutes mes maisons / je l’entends hurler.

La Sonate pour un hiv­er réu­nit des textes empreints de musique (… au quo­ti­di­en j’écris ma sym­phonie / Et pour­tant je ne suis pas Satie).

Pein­ture, musique, lit­téra­ture, comme autant de sources aux­quelles vient se désaltér­er une poésie intense.

Jean Jau­ni­aux