Philippe COLMANT, Verso de l’ombre, Photographies de l’auteur, Coudrier, 2025, 89 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39052–077‑1
Ouvrant le recueil du poète-photographe Philippe Colmant, l’épigraphe de Jules Renard nous donne d’emblée la clé (d’une) des lectures possibles du texte et des images réunis ici : L’ombre ne vit qu’à la lumière. Car c’est bien de cela qu’il s’agit en matière de poésie : l’exploration sans cesse renouvelée des zones où la lumière projette ces images (apparemment) abstraites et monochromes faites de taches d’ombre mouvantes.
L’investigation poétique du « verso de l’ombre » s’exprime dès la première page par un aphorisme limpide :
D’une terre à l’autre,
L’ombre du soir
Est la clarté du matin
Albert Camus (Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit), Shakespeare (La vie n’est qu’une ombre qui marche), Goethe (Là où il y a beaucoup de lumière, l’ombre est plus noire), Edmond Rostand (Il n’est de grand amour qu’à l’ombre d’un grand rêve) et Victor Hugo (Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute), ouvrent d’une phrase chacune des parties du recueil et invitent le poète à développer ce que lui inspirent ces géants, pour mieux soulever l’ombre / et découvrir ainsi / son mystérieux verso.
Philippe Colmant s’est donné pour fil d’Ariane une « ligne de vie ». Il dénoue de page en page la destinée humaine. À la naissance (Nous venons dépouillés / Éjectés par la nuit) succèdent les jours et les nuits, conduisant immanquablement jusqu’à l’ombre zéro.
En déclinaisons (déclins ?) successives, la lumière investigue les mystères qu’elle engendre, devenant silence, vérité, vision, conscience… Le poète en appelle aux saisons pour décupler la métaphore et observer la violence des affrontements sur les champs de bataille autant qu’au fond des mines :
Gueules noires,
Gueules d’ombre,
Sous cette peau de houille
Percée d’yeux plus que brillants
Que des lampes de fond
Une seule obsession :
Remonter au plus vite
Pour revoir la lumière.
Ombre et lumière exaltent sous la plume du poète le balancier entre passé et avenir, nuit et jour, naissance et mort, vie et deuil. Il en vient à tenter le dialogue avec sa propre ombre, s’adressant à elle, tentant de la surprendre, espérant, en vain, une réponse de son éphémère empreinte / Sur le sol de ce monde.
Philippe Colmant orne son propos poétique de quelques photographies, représentations d’abstractions qui, suivant le texte qu’elles accompagnent, donnent à voir des astres enflammés ou des cratères en éruption, en une exploration alternée du céleste et du terrestre.
Une fois le livre refermé, on aime à y revenir, chaque fois surpris comme au détour d’un chemin familier, par les jeux de la lumière et de l’ombre jamais semblables.
Jean Jauniaux