Jean-Marie PIEMME, Sylvia et Léonard, Émile & Cie, 2025, 44 p., 10 €, ISBN : 978–2‑8071–0447‑1
Avec Sylvia et Léonard, le pédagogue, auteur dramatique et essayiste Jean-Marie Piemme nous offre une forme de huis clos intense aux frontières de leur apparente réalité… Sylvia et Léonard viennent de vivre le départ de leur grand fils Théo, vingt ans, pourquoi, pour où ? Ce qui triangulait se joue maintenant dans un face-à-face mais ce que relève l’auteur de répliques en répliques, c’est une véritable et vertigineuse descente dans un autre monde, un autre couple, une autre vie qu’ils sont en train d’opérer à partir de l’absence de leur fils. Cette pièce ambitionne de déplier, non pas une sorte de dérèglement émotionnel suite à ce vide, mais plutôt ce qui forme l’imaginaire d’une vie. Le couple qui s’affronte, se relie, coagule et dissout ce qui semblait être leur vie. C’est aussi le fil de l’Histoire de l’Europe, en tout cas de l’Europe comme socle d’un monde qui disparait.
S’agit-il alors ici d’un huis clos ou plutôt d’une ouverture sur l’infini des rôles et postures que les deux protagonistes ont cru tenir dans leur histoire familiale et de couple ? Soudain Théo réapparait, s’adresse au public ; il se pose, il nous pose une série de questions à propos des parents, de sa vie, de leur vie… Même si ses parents sont tous deux créateurs, romancier et comédienne, appuyés sur une pratique de l’imaginaire et de la dissimulation, il en ressort néanmoins un grand trouble pour démêler les fils de leurs vie.
Les protagonistes, face à face, ne peuvent plus trianguler dans la famille avec leur fils absent alors ils se retrouvent lestés des expériences et des souvenirs soudain confrontés à ce fameux « je est un autre » rimbaldien et s’affrontent alors au nom du temps, de l’usure, de l’amour, des faits et les confrontations, souvent sous forme de pirouettes, de combats, de citations littéraires et culturelles… Ce face à face devient alors, non pas une dispute, mais une exploration de ce qu’ils n’ont pas été, de ce qu’ils voulaient être. Ce qu’ils ont vécu n’est pas imaginaire et c’est plutôt eux qui s’imaginent avoir vécu tout cela puisque le temps modifie sans cesse la mémoire et ce dont on se souvient. Ils se voyaient dans la tribune du match et, à un certain moment, ils se découverts sur le terrain, nus et sans la balle.
Théo (au public) : J’ai lu les romans de mon père, lu et relu ; j’ai eu pour mère une femme aux mille visages sur scène. J’en suis arrivé à penser que mon père était plus réel dans ses livres que dans sa vie – étrange non ? –, plus dense, plus complexe ; et que ma mère elle aussi n’existait pleinement qu’au théâtre, qu’elle n’était vraie que dans le mensonge de la scène.
Alors dites-moi : comment être réel quand on est l’enfant de deux êtres fictifs ?
Sylvia et de Léonard n’est pas une variation de plus sur un affrontement conjugal, mais plutôt la tentative de mettre à jour ce si grand désir de vivre plus intensément qui habite les protagonistes. Les raisons pour lesquelles leur fils les a quittés restent floues, dépendantes de leur propre déshérence ; ils ne sont pas pitoyables, au contraire, mais dans cette chute de la normalité ils tentent de mettre à jour des fantômes qu’ils portaient et de leur donner vie.
Passionnante exploration de ce que la vie peut mettre en jeu ou déjouer en nous.
Daniel Simon