Gabrielle VINCENT, Au bonheur des chats, CFC éditions, 2025, 40 p., 14 €, ISBN : 9782875721099
Gabrielle VINCENT (dessins) et Fanny HUSSON-OLLAGNIER (textes postérieurs), Le voyage de Pic-Nic, CFC éditions, 2025, 64 p., 14 €, ISBN : 9782875721105
Découvrir une réédition de Gabrielle Vincent (1928–2000), c’est comme ouvrir une manne au fond d’un grenier et en sortir le vêtement d’un aïeul au gout sûr en pensant avec bonheur à la première occasion qui s’offrira de l’enfiler : l’élégance possède un je-ne-sais-quoi d’intemporel. De la même façon, l’œuvre de Gabrielle Vincent flotte au-dessus des décennies, sans que le temps n’ait de prise sur elle ; le charme singulier de ses illustrations demeure absolument intact. On ne peut donc que saluer l’initiative des éditions CFC de republier certains de ses ouvrages en deux albums distincts.
Au bonheur des chats, paru initialement en 1995 chez Casterman, raconte l’apprivoisement d’un vieil homme reclus par des félins déterminés. Depuis la mort de la gentille Juliette, les triplés, le Gros, Yeux Jaunes, le Bronchiteux, Pacha, Peludo, Néfertiti et les autres sont contraints de se procurer par eux-mêmes leur pitance quotidienne. « Tristes… et affreux […] mais pas assez maigres pour faire pitié », ils s’organisent et élaborent des stratagèmes dans le but d’émouvoir une âme généreuse qui prendra la relève et les nourrira. Ils jettent leur dévolu sur un bougon un brin hirsute et multiplient miaulements désespérés, regards larmoyants, mines câlines et postures menaçantes devant sa fenêtre. Décontenancé et rétif au début, l’homme fléchit peu à peu et s’attache, malgré lui, à ces boules de poils malignes, exigeantes, irrésistibles. Grâce à une ingénieuse narration polyphonique, les manigances des matous et la bonté du digne héritier de Léautaud n’ont bientôt plus aucun secret pour le lecteur ému.
Pic-Nic, lui, est un héros récurrent de Gabrielle Vincent et a été le protagoniste de quatre aventures (Pic-Nic et Rosalie et Pic-Nic et Nicolas chez Duculot en 1982, Pic-Nic vend ses poupées chez le même éditeur en 1984, et Pic-Nic chez Hutchinson en 1984), ici réunies et réorganisées dans un unique album accompagné de textes de Fanny Husson-Ollagnier : Le voyage de Pic-Nic. Ce craquant koala aux mains et aux pieds humains, habillé d’une marinière et d’une salopette grise, se trimballe partout avec une valise jaune et ses yeux rieurs. Il habite dans la forêt, et est très proche d’une « grand-mère idéale » et d’un « Monsieur Rigolo ». Cependant, maintenant qu’il est plus grand, il rêve d’aventure et, quoique Rosalie pense qu’il n’est pas encore tout à fait en âge de s’éloigner de son arbre, il se sent encouragé par Nicolas qui « aimerait qu[’il] lui raconte tout ce qui se passe ailleurs ». Avec autant d’audace que de peur au creux de son ventre, Pic-Nic va, à son rythme (c’est un koala, il n’apprécie pas de se presser), vivre ses premières expériences en-dehors de son cocon protecteur.
Sur son chemin, il croisera des enfants aux comportements inexplicables pour un marsupial… et se reposera tout un automne pour récupérer de ses émotions ! « Et oui, je sais que ce n’est pas une grande aventure, mais pour moi, ça l’est quand même un peu. Viens, je vais tout te raconter. » Car, dans son apprentissage, la porte de ses amis lui sera toujours ouverte : tous deux l’écouteront, l’une en le cajolant et l’autre en ne se privant pas de le taquiner. Chacun à sa manière, ces adultes-référents prennent soin de lui et leurs conseils le guident sans le contraindre (même s’il suit souvent leurs recommandations, comme se peigner le matin et exécuter quelques mouvements de yoga). De son côté, Pic-Nic se soucie aussi d’eux et n’hésite pas à leur apporter son aide dès qu’il le peut… et ce, malgré sa fatigue persistante de koala ! Et c’est grâce à ce lien d’amour solide et sécurisant qu’il trouvera finalement le courage de poursuivre sa route vers la ville (où il fera la connaissance du bonimenteur Geronimo et se séparera de ses poupées chéries), de se confronter à l’inconnu, de grandir…
La magie de Gabrielle Vincent réside, notamment, dans sa capacité à insuffler de l’expressivité à ses personnages. D’un trait fin et assuré, elle rend à merveille les mimiques, suggère avec justesse une infinité d’émotions, croque avec précision les gestes et les attitudes. Ses illustrations sont balayées d’un pinceau trempé dans une aquarelle de douceur, qui teinte ses albums d’une poésie discrète incomparable. À nouveau, dans ces rééditions, on perçoit son attrait pour les êtres en marge, qui vibrent autant de solitude que d’un besoin (parfois enfoui) de partage. Dans l’univers de Gabrielle Vincent, la tendresse est universelle, les compagnonnages affectueux rendent possibles les départs et les retours, la candeur recèle des leçons de sagesse, l’humour subtil allège la tristesse et les apparences (faussement) simples cachent profondeur et humanité. Ce qui la rend aussi indémodable et essentielle qu’une petite robe noire ou un blazer en tweed…
Samia Hammami