« On nous avait promis une terre de lait et de miel… »

Anne ROTHSCHILD, Quel monde à venir ?, Lev­ant, 2025, 15 €, ISBN : 978–2‑490667–24‑6

rotschild quel monde a venirAutrice et plas­ti­ci­enne bel­go-suisse, Anne Roth­schild pour­suit, avec la pub­li­ca­tion de ce dernier recueil Quel monde à venir ?, une réflex­ion poé­tique sur l’apaisement et la réc­on­cil­i­a­tion entre les peu­ples. Après avoir pub­lié à l’enseigne de maisons belges comme Le Cormi­er, Luce Wilquin ou Le Tail­lis pré, c’est du côté du Lev­ant, édi­teur basé à Mont­pel­li­er, qu’elle accoste désor­mais. Un mot bref sur le vol­ume de belle fac­ture que pro­pose l’éditeur. Une typogra­phie aérée, un papi­er choisi et un car­ton­nage à rabats dont la cou­ver­ture illus­trée repro­duit une aquarelle et un col­lage de l’autrice, un exem­plaire soigné donc qui donne à l’ensemble une forme proche de celle du livre d’artiste.

Un dic­ton coréen en exer­gue qui dit le bruisse­ment com­plice de deux êtres qui se croisent et se recon­nais­sent immé­di­ate­ment. Le temps qui fuit, une sépa­ra­tion et les énigmes qui s’éveillent sur le pourquoi des choses. Quel monde léguerons-nous aux généra­tions futures ? Quel monde nous avait-on promis ? Voilà sans doute les ques­tions qui éclosent ici au con­tact des mots sur­gis­sant comme d’une mémoire antédilu­vi­enne. Si les références aux textes fon­da­teurs religieux abon­dent, elles sem­blent épouser naturelle­ment le fil prosodique que dévide la poétesse. Elles révè­lent surtout une con­nais­sance pro­fonde des mythes et sym­bol­es qui tra­versent l’histoire des trois grandes reli­gions monothéistes aux­quelles se réfère l’autrice. La poésie d’Anne Roth­schild est résol­u­ment syn­cré­tique, reposant sur le désir et l’espoir d’un dia­logue inter-religieux retrou­vé au même titre que l’être aimé qui a dis­paru et dont on sait, secrète­ment, qu’on le retrou­vera un jour, peut-être même dans une autre exis­tence.

Quand tu par­leras aux arbres
quand ta paume aus­cul­tera les écorces
le pouls de notre amour
bat­tra dans tes artères

Et nous serons la sève
d’un verg­er    
de racines, de branch­es, de ros­es et de grenades    

Nos osse­ments et nos mots    
Manne du Monde à venir

Les poèmes-ver­sets cabo­tent ici le long des rives d’une mer Méditer­ranée, car­refour sécu­laire et porte de l’Orient. Une Mare Nos­trum qui aura vu quelque­fois chavir­er ses pon­tons sous le bruit et la fureur des alliances, des con­quêtes, des exils et des spir­i­tu­al­ités.

Main­tenant que les saisons inversent leurs cours
les oiseaux tombent en mille morceaux
les vagues qui engloutis­sent les errants
accrochent leurs cadavres aux rochers
comme autant de médus­es, lam­pes échouées
les nuits sig­nent l’agonie des chou­ettes
et leurs lita­nies semées de pail­lettes […]

Pour apais­er « les san­glots de la terre », l’autrice con­voque entre autres le grand bes­ti­aire ances­tral et donne en fin d’ouvrage les références, les clés de com­préhen­sion per­me­t­tant au lecteur curieux de mieux nav­iguer dans les méan­dres de nos tra­di­tions religieuses. La huppe, par exem­ple, dont l’autrice nous rap­pelle le car­ac­tère sym­bol­ique présent tant dans l’exégèse juive que dans le Coran.

La huppe trem­pera sa plume dans l’encre du cor­beau
et l’olivier étrein­dra la lune entre ses rameaux

Telle une mes­sagère nous don­nant des nou­velles de con­trées loin­taines, l’oiseau, dans un bat­te­ment d’aile, nous invite à la sagesse, celle des mots couchés sur le sable des pages qui dis­ent encore la sagesse de croire aux retrou­vailles et à cette terre si belle, « de lait et de miel » …                                                                                     

Rony Demae­se­neer