Céline DELBECQ, Le silence de Claire Lagrange, Lansman et Le Rideau, 2025, 80 p., 12 €, ISBN : 9782807104556
Que cache le silence de Claire Lagrange ? Elle passe ses journées dans une pièce commune à peindre, très lentement, avec de la gouache pour enfants. Elle était pourtant bavarde et très agitée en arrivant dans ces lieux. Elle avait même un projet de thèse. Mais depuis quelques temps, c’est silence radio. Elle semble comme dépossédée d’elle-même. Les gouttes qu’on lui donne n’y sont peut-être pas pour rien. Jean et Silvia, des pensionnaires qui passent leurs journées dans la même pièce qu’elle, l’observent et essaient de la déchiffrer. Jean rêve d’écrire un livre, mais n’arrive qu’à mettre sur papier des bribes de mots. Silvia, quant à elle, revient sans cesse dans ces lieux après de courtes périodes en ville. Elle lit ou fait semblant de lire toute la journée. L’un et l’autre s’engagent dans des conversations absurdes. Ils discutent des courants d’air qui passent par les fissures des fenêtres, de l’arbre au milieu de la plaine, de la forêt épaisse et sombre que l’on devine derrière l’arbre, de la ville derrière la forêt, de Claire qui était une vraie tempête avant mais qui a laissé place à un étrange calme.
Dans ces lieux, il y a également Madame qui, toujours débordée, traverse la pièce tout en énumérant des chiffres sans queue ni tête. Elle veille sur ses pensionnaires et est tout à la fois infirmière, comptable, administratrice, réparatrice, évaluatrice des existences humaines. Elle s’occupe de tout : dossiers, gouttes, listes, fissures à reboucher et soigner…
Au même moment, de l’autre côté de la forêt, la mère de Claire, Madame Lagrange, essaie de comprendre ce qui est arrivé à sa fille. Personne n’aurait imaginé qu’un tel événement lui serait arrivé, elle qui était si discrète, si serviable, si protectrice, notamment des animaux. Faut-il chercher des éléments précurseurs dans son passé ? Madame Lagrange ne veut pas remuer les souvenirs. Depuis l’énorme crise psychotique de sa fille, elle s’occupe de son petit-fils de cinq ans, Roméo. Il n’a qu’une seule envie : revoir sa mère. Mais sa mamy a peur et repousse sans cesse la confrontation.
Un orage éclate dans la forêt. Et si, après l’avoir tant observée, Jean et Silvia inventaient l’histoire de Claire ? Comment en est-elle arrivée à se déserter elle-même ? Comment réinjecter la vie en elle ? Ils veulent écrire et raconter pour soigner les fissures. Il leur importe de créer du lien, disperser un peu d’humanité, ne pas laisser les autres seuls :
Jean : Heureusement que tu es là.
Silvia : Être deux, ça change tout. (…) On est moins seuls, à deux.
Jean : On est seuls, ensemble. (…) Seuls, avec un S au bout de seuls.
Silvia : Nous sommes seuls, avec un S.
Jean : C’est un S qui fait du bien, hein ?
Silvia : Oui.
Construite en quatre mouvements, Le silence de Claire Lagrange nous entraine dans un établissement d’enfermement où jamais les mots « psychiatrie » ou « folie » ne sont prononcés. Céline Delbecq utilise davantage les images pour parler de ces âmes fêlées, tout comme cette fenêtre dont les trous d’air se renforcent toujours plus. À tout moment, si le soin n’intervient pas, la fissure peut s’ouvrir davantage et le vent s’engouffrer. On retrouve avec grand plaisir la patte de l’autrice qui, comme souvent, dénonce un fait de société – ici l’enfermement des personnes souffrant de troubles psychiques et leur sur-médication – mais jamais de manière frontale. Elle utilise la voie de la fiction, de la poésie, du pouvoir des mots et des images qu’ils créent. Le résultat en est une pièce à la fois sensible, profonde, puissante et douce.
La pièce, créée le 18 novembre 2025 au Rideau dans une mise en scène de Céline Delbecq elle-même, est publiée par son très fidèle éditeur, Émile Lansman.
Émilie Gäbele
Plus d’information
- Céline Delbecq, écrire avec ses tripes (entretien paru dans Le Carnet et les Instants n°210, 2022)https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/celine-delbecq/