Upstairs, Downstairs 

Marc MEGANCK, Van Kroetsch 5 : La fille du rooftop 58, Lamiroy, 2025, 224 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39081–015‑5

meganck la fille du rooftop 58Marc Meganck a étudié l’histoire et la ges­tion cul­turelle. Une trentaine de livres après ses débuts ès let­tres, la cinquième aven­ture de son détec­tive brux­el­lois Van Kroetsch (ce nom !), La fille du rooftop 58, ne se lim­it­era pas aux péripéties du genre polici­er mais les arcboutera sub­tile­ment con­tre des infor­ma­tions et des réflex­ions sur le devenir des décors et des êtres.

Le pitch ?

Van Kroetsch, aban­don­né par sa com­pagne Jane, a per­du le gout de la cap­i­tale et s’est réfugié à Ostende. Mais son passé le rap­pelle à Brux­elles, où il a jadis été impliqué dans la mort d’un crim­inel de petite taille. Une asso­ci­a­tion de défense des « per­son­nes hors normes » men­ace de ruin­er sa car­rière s’il n’accepte pas de résoudre un dossier sul­fureux autour de lancers de nains clan­des­tins.

À peine Van Kroetsch s’est-il mis en bran­le, son enquête croise celle d’un ancien com­pagnon d’aventures, l’inspecteur Rinal­di, qui chas­se un psy­chopathe prêt à tout pour min­er la vogue des rooftops. Et se fau­file entre les deux trames poli­cières une mys­térieuse et élé­gante jeune femme toute de rouge vêtue, qui rap­pelle éton­nam­ment Jane, fan­tôme évanes­cent des rêves de jeunesse ou sirène appelant aux naufrages.

La tonalité

Le sec­ond degré per­cute : pit­toresque, sur­réal­isme à la belge. Van Kroetsch et Rinal­di, déjà, deux hommes dépassés par les temps mod­ernes, la chute des valeurs, qui essaient de bien faire mais sans trop y croire, empêtrés dans un fais­ceau de con­tra­dic­tions. Rinal­di et son drone, sa répul­sion des élites qu’il se doit de pro­téger. Quant à notre héros…

Que dirait le Ser­vice pub­lic Emploi et Tra­vail de tout ça ? Pensez à vos allo­ca­tions, Mon­sieur Van Kroetsch. Ce serait dom­mage de les per­dre, non ? 

Eh oui, notre détec­tive est un chômeur de longue durée. Il a choisi le fan­tasme roman­tique de la lib­erté et de l’aventure, mais il prof­ite du sys­tème, son par­cours déglin­gué, impro­vi­sa­tion et pro­cras­ti­na­tion, a fini par lass­er la femme de sa vie.

Une vision hallucinée

La nos­tal­gie innerve le réc­it. Dès l’épigraphe, qui ren­voie à Demande à la pous­sière, le chef‑d’œuvre de John Fante :

Fal­lait vrai­ment que je quitte cette ville.

Sans avoir lu les précé­dents romans de la saga Van Kroetsch, on se perçoit dans une fin de cycle ou un hia­tus. Le héros était ancré dans la vie brux­el­loise, le départ de son grand amour a entrou­vert un abîme, le wag­on a quit­té les rails du sens et de l’appétit :

Le curseur s’est déplacé, de pas grand-chose, mais irrémé­di­a­ble­ment, vers un angle mort qui me déplaît suff­isam­ment pour faire s’effondrer l’édifice de l’acceptation. 

Brux­elles est abon­dam­ment décrite, décriée. Ten­tac­u­laire, elle « étouffe le paysage et gomme tout espèce de relief » :

Ville sale. Ville puante. Ville grouil­lante. 

Mais le phénomène est lié au monde mod­erne, à son évo­lu­tion : « la dis­pari­tion des derniers grands espaces », « le tri­om­phe de la laideur et du prof­it ».

La vision dépasse la mélan­col­ie pour s’élargir au dés­espoir, qua­si méta­physique :

C’est le retour des ban­quets orgiaques qui précè­dent les ténèbres. 

À tel point que la symétrie loufoque des déam­bu­la­tions des deux enquê­teurs, l’un explo­rant les hau­teurs de la ville, l’autre le labyrinthe de ses caves et couloirs secrets, finit par débouch­er sur un tableau apoc­a­lyp­tique digne des images infer­nales de Jérôme Bosch, l’immense artiste qui a peut-être posé les fon­da­tions de l’art belge, son ancrage dans le réal­isme mag­ique.

Le style

En con­tre­poids à l’engloutissement mor­tifère, l’hu­mour, certes, mais des chapitres courts, un style alerte, des dia­logues naturels, une bande-son omniprésente (Anne Clark, Art Blakey, Bo Did­dley…).

Le contrepoint du réalisme

Mal­gré un par­ti pris rad­i­cal, la dénon­ci­a­tion s’ap­puie sur des obser­va­tions : les habi­tants sont chas­sés au prof­it de voyageurs/noceurs éphémères ; le cowork­ing sauvage vam­pirise les bars, la bouffe engloutit la cul­ture… Partout, la pol­lu­tion sonore, le manque de dis­cré­tion, le frôle­ment des trot­tinettes, la mise à sac de l’authentique au prof­it d’élites arti­fi­cielles et volatiles qui vous toisent, une coupe de cham­pagne à la main, depuis les toits de la ville…

Un policier !

On fini­rait par en douter tant les con­tenus col­latéraux sont mar­quants, mais La fille du rooftop 58 est un thriller polici­er, qui se lit très agréable­ment, avec des meurtres, des indices, des portes inter­dites, de l’action…

Marc Meganck, vers la fin de son livre, se dirige même vers l’univers de Michel Claise, nous plongeant dans le monde par­al­lèle du nar­co­traf­ic, avec ses fusil­lades, ses con­fis­ca­tions des places publiques, ses babykillers

Philippe Remy-Wilkin

Plus d’information