COLLECTIF, Papier peint mauvais drap, n°3/4, octobre 2025
Papier peint Mauvais drap se présente comme une revue de texte et d’image qui deviendra bientôt une maison d’édition, ce que les dernières pages du présent numéro révèlent.
En octobre 2022, le premier numéro s’organisait autour d’Un lien en Belgique. Un an et un mois plus tard, La Terre est plate ornait la couverture du second fascicule. Depuis octobre 2025, le numéro double, Noir/Blanc, peut tenir entre nos mains et annoncer d’entrée :
En fait il n’y a plus de couleurs
Et ce signal active les artistes, dont les mains et les yeux grattent le réel, à la recherche d’objets à collecter, qu’il s’agira de faire parler, ou de lieux, à démultiplier, par la révélation de la superposition de calques qui les constituait ou l’observation de leur jauge journalière faite de pleins et de déliés (François Liénard). Les bouches et les yeux des artistes arracheront le vernis d’une pâtisserie réputée (Christophe de la Motte) ou d’un tableau énigmatique, d’un geste sec et maitrisé, comme un papier peint qu’on ne peut plus voir. Les mains des artistes feront tenir les lieux en des espaces réduits, telles des frises énigmatiques (Jean-Patrice Courtois), créeront la verticalité ou l’estimeront, hachureront, noirciront les images, qui s’enfonceront dans le papier, ensevelies, rehaussées d’un nouveau sens. Les mains des artistes découperont les décors décrits.
Dans une poubelle, Justine Cappelle a récolté quantité de bulletins de paris. Ces traces, qui subsistent après l’effervescence éphémère du jeu, nous disent et c’est ce qui les rend poétiques. Par leur truchement, le « nous » se ramifie et éclosent les bourgeons de sous-groupes disparates : ceux qui sont vieux, malades ou sous l’influence de produits toxiques ont une écriture tremblante mais des talents cachés, les émotifs ressentent et écoutent l’univers et froissent leur bulletin en cas d’échecs, les décisionnaires voient le jeu comme une formule logique et non comme un chaos émotionnel.
De la même manière, le glanage d’objets déclenche l’écriture chez Estelle Garcia Blanco, « chiffonnière heureuse », dont les lots de plumes de pigeons ramassées ont composé une fable de rue. Collecter ce qui git partout, c’est pouvoir observer les différences sociologiques qui subsistent tout de même, constater que « les beaux quartiers sont tristes parce qu’ils n’ont pas grand chose à offrir ».
Déployant une lecture unique d’une nature morte de Juan Sánchez Cotán, révélée cinq pages plus loin, Jan Baetens passe du fenouil à l’amour en un tour de main. Quand on fait l’économie du langage, qu’on oriente la description sur l’axe chromatique, que la simplicité de la description balaye les digressions, on découvre enfin l’invisible :
Le gris, le vert, le bleu, le jaune : une seule blancheur épouse le noir et du même coup les images se déchainent, on voit ce qu’on ne voit pas : les toits d’une étable, les collines de l’autre côté de la paroi, la sphère impuissante du soleil. Les tiges du fenouil : colonnes robustes, marmoréennes, se dressant pour soutenir le haut de la toile, le tableau devenu maison, la maison devenue monde, le monde devenu un rien de blanc et de noir (…).
Chez Benjamin Monti, des images hybrides, noires et blanches, secouent la rétine : dans une tasse en porcelaine japonaise, émerge un bras-colonne, dont la main s’entremêle à une autre – provenant du monde extérieur et tenant une plume de paon – pour créer l’ombre d’un lapin, disparaissant en partie sous cette plume. Aux colonnes de Benjamin Monti répondent les obélisques d’Alexandre Curlet :
Alors on s’adresse aux signes verticaux : sobres, ivres et géants depuis les siècles inscrits au scalpel pour le pharaon sous la peau du granit
Sous la plume d’Aurélia Declercq, nous rencontrons « l’homme au pantalon d’argent » qui se détache, lumineux, du décor halluciné d’Istanbul :
Non, il ne s’agit pas de s’engouffrer de trop dans ce qui scintille, mais il faut tout de même resplendir du moindre de mes fils et oser rivaliser avec la chorégraphie de la lune qui, petit à petit, se retire du ciel veiné à cette heure-là
Enfin, l’éphémère, graphique, imprime son éternité, grâce à Maria Vasalis :
Le trottoir était blanc et dans le ciel flottaient
Brillants, fins et comme coupés dans des cils sombres
Quelques flocons qui restaient là, en suspension
Et tout ce travail de glanage, démembrement, déplacement, découpage nous offre la pellicule argentique du réel, radieuse et énigmatique.
Fanny Lamby