La Shoah. Une traversée de la souffrance

Myr­i­am SPIRA, L’envol de la mémoire, Gras­set, 2026, 194 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782246841906

spira l'envol de la mémoireCom­ment vivre en tant qu’enfant de rescapés des camps de la mort ? Com­ment se con­stru­ire à l’ombre de la Shoah ? Com­ment porter le poids d’un héritage famil­ial mar­qué par les trau­ma­tismes de la Deux­ième Guerre mon­di­ale ? Pre­mier réc­it pub­lié par Myr­i­am Spi­ra, L’envol de la mémoire décrit la lente libéra­tion qu’elle a dû accom­plir. Elle mon­tre com­bi­en l’enfer tra­ver­sé par ses par­ents — Joseph, juif et résis­tant, Bet­ty, résis­tante — , a frap­pé les enfants du cou­ple, com­bi­en la deux­ième généra­tion née de celle des sur­vivants est mar­quée à jamais par un héritage de souf­frances et de cal­vaires.

De mon côté, j’avais besoin de me délester du fardeau trau­ma­tique de mes par­ents. Je ne pense pas qu’ils en aient jamais eu con­science, mais tous nous por­tions ce poids dans ma fratrie. Écrire m’a per­mis de l’alléger un peu et de com­pren­dre que leurs vies et leurs des­tins ne m’appartenaient pas, et que j’avais le droit de m’en délester.

Si nom­bre de rescapés se sont enfer­més dans le silence après la guerre, Bet­ty, résis­tante du réseau Mou­jick, arrêtée à Bruges en mars 1942, déportée au camp de Raven­brück, ensuite de Mau­thausen, et Joseph, arrêté à Brux­elles la même année et déporté à Auschwitz-Birke­nau, ont trans­mis à leurs cinq enfants les réc­its des camps, ont nar­ré l’insoutenable, la machiner­ie de la mort.  Témoin direct de leurs réc­its, Myr­i­am Spi­ra narre l’arrestation, la dépor­ta­tion, la faim, le froid, la cru­auté dans les camps, l’inhumanité des gar­di­ens, des gar­di­ennes, des kapos (détenus de droits com­muns ou juifs), l’assassinat des frères et sœurs de Joseph, les expéri­ences médi­cales subies par la mère Bet­ty, la volon­té de sur­vivre, de se bat­tre, les march­es de la Mort, la libéra­tion, la force de con­stru­ire un « après », une vie après les camps, sur les cen­dres de familles décimées. La chape mémorielle qui pèse sur les sur­vivants du géno­cide ensevelit leurs descen­dants, les reje­tant dans l’invisibilité. Com­ment venir à bout des meur­tris­sures qui touchent la deux­ième généra­tion et mar­quent la troisième généra­tion ? L’écriture accom­plit cet envol de la mémoire au sens où, après avoir trans­mis la tragédie exis­ten­tielle et his­torique, la mémoire peut s’en délivr­er. Ce motif de l’envol, de l’allègement se voit ren­for­cé par la recon­struc­tion de soi accom­plie par l’autrice, une renais­sance qui passe par son devenir pilote, son sur­vol des camps d’extermination.

L’envol de la mémoire délivre un témoignage boulever­sant sur la plongée de l’humain dans l’inhumain, sur la trans­mis­sion des blessures généra­tionnelles au niveau psy­chique, du champ de l’inconscient, mais aus­si au niveau de l’ADN. Son écri­t­ure témoigne de la néces­sité vitale de sor­tir de la dépor­ta­tion (celles des par­ents, de la mémoire, celle qui prend en otage les descen­dants), de soulever les non-dits, les zones d’ombre jamais con­fiées par Bet­ty et Joseph. « Qu’ont-ils gardé pour eux ? Cette ques­tion m’obsède. Je songe à Bet­ty, dont je suis intime­ment con­va­in­cue qu’elle a été vio­lée. »

Le par­cours du livre et celui de l’autrice font songer au titre de Simone Weil, La pesan­teur et la grâce, tant cette dernière a été con­quise sur la pre­mière, tant la pesan­teur du passé s’est trans­fig­urée en envol. Un envol qui n’oublie ni n’occulte rien, mais qui change les signes de l’aventure humaine : ne plus voir ses par­ents comme des vic­times d’un monde tombé dans l’immonde, mais comme des héros, ne plus se con­sid­ér­er comme « fille de vic­times ».

Je me suis longtemps perçue comme fille de vic­times. Mais en écrivant, j’ai pris con­science que ce sen­ti­ment hérité du vécu de mes par­ents s’était méta­mor­phosé. Il m’a fal­lu des années pour réalis­er que leur com­bat pour la survie en avait fait des vain­queurs. De véri­ta­bles héros. Cela me laisse sans voix. Ils ont survécu à l’enfer pour redonner la vie. 

Reliant les grands-par­ents Bet­ty et Joseph à Havaya, la fille de l’autrice, les orig­ines, brisées par l’Histoire, peu­vent à nou­veau fluer. « Havaya », écrit Myr­i­am Spi­ra, sig­ni­fie « souf­fle d’existence », « pléni­tude de l’être » et est l’anagramme du Nom sacré de Dieu.

Véronique Bergen

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