À rebours

David ENGELS, Le retour du Roi, Les édi­tions du Verbe Haut, 2026, 292 p., 25 €, ISBN : 978–2‑491187–63‑7

engels le retour du roi« Le grand roman de la droite européenne du XXIe siè­cle », annonce la qua­trième de cou­ver­ture. Si les intel­lectuels dignes de ce nom doivent rejeter le binaire et s’ouvrir à la con­fronta­tion, la prise de posi­tion poli­tique invite ici à situer d’emblée l’auteur et son édi­teur. Ils sont à droite, ce qui est légitime, mais cette droite-là n’est pas libérale mais très con­ser­va­trice. Le Verbe Haut pub­lie tout de même Jor­dan Bardel­la…

Quant à David Engels, c’est un his­to­rien belge, qui a tra­vail­lé à l’ULB puis en Pologne avant de se retrou­ver à l’Institut catholique de Vendée. Un spé­cial­iste du philosophe Oswald Spen­gler, qui admi­rait le mod­èle fas­ciste mais a repoussé les avances du nazisme, l’auteur d’un Déclin de l’Occident, dont on peut imag­in­er les grandes lignes. David Engels, loin de tout cliché, n’est donc pas un écervelé : il a été tit­u­laire d’une chaire d’histoire romaine, il a étudié les insti­tu­tions de l’empire des Séleu­cides, etc.

Le retour du Roi

Le titre de ce pre­mier roman ren­voie aux con­cep­tions évo­quées supra. Selon celles-ci, le monde va très mal. Sous les coups de boutoir de l’extrême-gauche, du pro­gres­sisme, du wok­isme, de l’immigration et du Grand Rem­place­ment… Et croît la néces­sité d’hommes prov­i­den­tiels, incar­nant un retour aux valeurs pré­sumées « d’avant », racines et pat­ri­moine, famille, respect des anciens et des hiérar­chies, reli­gion chré­ti­enne :

(…) quiconque se laisse totale­ment pénétr­er par le mer­veilleux de ce monde ne peut que ressen­tir sa nature éphémère et se ren­dre compte qu’il n’est, au fond, qu’un pâle reflet de quelque chose de plus absolu, de plus vrai et de plus haut (…). 

On notera le clin d’œil à l’univers d’Hergé, qui fut très à droite, dans la col­lab­o­ra­tion même durant la Deux­ième Guerre mon­di­ale : le roi dont le héros/narrateur et ses amis atten­dent le retour, monts et mer­veilles, c’est… le « roi de Syl­davie » !

Le roman

La 4e de cou­ver­ture annonce « un homme (accusé, à tort ?) » qui « devient la cible des autorités » et se voit « con­traint de fuir », enta­mant « une course effrénée à tra­vers le con­ti­nent ». Un thriller, donc, un page turn­er ? À dire le vrai, le réc­it tarde à démar­rer, une men­ace se des­sine mais l’ac­tion ne jail­lit qu’après… deux tiers du livre. L’essentiel du Retour du roi s’apparente donc à une aut­ofic­tion où David Engels lais­serait libre cours à des états d’âme très som­bres :

Chez cette généra­tion, la « con­vic­tion » d’être dans son droit ou le « sen­ti­ment » d’avoir été offen­sé avaient com­plète­ment rem­placé la dis­cus­sion rationnelle et même toute croy­ance en l’existence d’un genre d’objectivité extérieure. 

Tout ce qui entoure le nar­ra­teur lui fait mal : des autorités lâch­es ou per­vers­es, des col­lègues sans intérêt, des élèves qui ont tous les droits et plus aucun devoir, rongés par l’ennui, la paresse, la provo­ca­tion…

Mais l’autofiction n’est pas égo­cen­trée : le pro­pos s’élargit, grâce à la dialec­tique née de nom­breuses ren­con­tres, et éclaire sur la nature con­trastée de la nébuleuse réac­tion­naire, sur ses impass­es et ses quêtes.

L’étoffe du récit

L’entrée dans le roman est entravée par de nom­breuses coquilles. Mais la lec­ture est aisée, chevil­lée à une écri­t­ure assez neu­tre. On risque d’être agacé par les général­i­sa­tions et les car­i­ca­tures, la glo­ri­fi­ca­tion de Dieu ou de la roy­auté, mais on peut aus­si trou­ver grand intérêt à emprunter le sil­lage de l’altérité pour décou­vrir quelqu’un qui souf­fre de sa dif­férence, ose se con­fron­ter, écoute ses inter­locu­teurs (de gauche comme de droite), tente de leur répon­dre avec calme et argu­ments, cherche dés­espéré­ment un sens à sa vie, à la vie, en refu­sant les dérives du racisme, de l’anthropocentrisme, du matéri­al­isme, du car­riérisme, etc.

Et puis, il y a somme toute une grande orig­i­nal­ité dans le ren­verse­ment des pôles. Ici, ce sont les per­son­nes qui pensent (très) à droite, ont des aspi­ra­tions (plus que) con­ser­va­tri­ces qui se voient muselées, black­listées, vic­times de pogroms. Dérangeant ? Oui ! Exces­sif ? Cer­taine­ment ! Mais l’art doit désta­bilis­er et invers­er les points de vue (La Planète des singes !).

In fine

On sort du Retour du roi han­té par le retour… des Lumières (vilipendées par tous les extrémismes) : cha­cun, à com­mencer par David Engels, doit pou­voir s’exprimer, échang­er. Tant que la dif­férence ne mène pas à la pré­da­tion, à l’abus de pou­voir, qui sont de tous les camps.

Philippe Remy-Wilkin