Par-delà le temps

Emmanuelle PIROTTE, L’étreinte des siè­cles, Cherche Midi, 2026, 255 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑7491–8226‑1

pirotte l'étreinte des sièclesBene­dict Buchanan, la cinquan­taine, est pro­fesseur en archéolo­gie à l’Université de Glas­gow. Il n’a plus de grandes ambi­tions, som­bre dans la rou­tine et s’ennuie. Jusqu’au jour où écoutant un morceau de Depeche Mode, sig­ni­fica­tive­ment appelé Ghosts Again, extrait tout aus­si sig­ni­fica­tive­ment de l’album Memen­to Mori, il « se sou­vient brusque­ment qu’il a été jeune ». Et ce morceau en déterre d’autres qui font sur­gir alors le sou­venir de Mar­la, dont il était amoureux et qui a brusque­ment dis­paru. Il décide d’aller pass­er quelque temps sur une ile des Hébrides, Arna. Quelque chose l’y retient et l’attire, un tertre. Il pressent qu’il va y trou­ver autant une trace de l’Histoire que de son passé. Et, de fait, les fouilles exhument les restes d’une femme d’il y a douze siè­cles, une Scan­di­nave venue avec les colonisa­teurs nordiques sur les Hébrides. Entre Bene­dict et cette femme, un lien fort se crée, par-delà le temps.

C’est là un pre­mier axe et une pre­mière époque du roman d’Emmanuelle Pirotte, L’étreinte des siè­cles. Dans un deux­ième axe, la femme par­le. Elle s’appelle Ragn­hild Ket­tils­dot­tir, une guer­rière, et une aven­turière, d’autant plus puis­sante qu’elle pos­sède un don de voy­ance et une capac­ité de per­cep­tion des êtres ain­si que le pou­voir de com­mu­ni­quer avec les morts. Rien d’impossible donc pour elle d’entretenir une forme de con­tact avec cet homme qui vient de l’avenir.

Le roman alterne les réc­its cen­trés sur la femme du moyen-âge et sur l’homme d’aujourd’hui. Cha­cun est une énigme pour l’autre. Mais à cer­tains moments ils peu­vent se réu­nir dans une réelle com­mu­nion « entre les vivants et les morts, au-delà du temps ». (Un texte ancien, La saga de Ragn­hild la Rouge, éclaire le con­texte de la vie de Ragn­hild.)

Des liens étroits sont tis­sés entre les deux réc­its. Ain­si, dans la pre­mière par­tie alors qu’il n’est ques­tion que de la vie morne de Bene­dict à l’université, de nom­breuses men­tions anodines sont à pren­dre comme des « annonces » qui lit­térale­ment sug­gèrent les fouilles à venir et le désen­fouisse­ment du passé.

Si les con­textes géo­graphiques et his­toriques sont pré­cisé­ment décrits, le roman donne cepen­dant une large place au mer­veilleux et au mys­tère, dans les rela­tions entre les épo­ques. Sor­tir des sché­mas rationnels, n’est-ce pas accepter qu’une part d’imagination puisse être le moyen de com­pren­dre le passé ? Sous cer­tains aspects, les fouilles sont dif­fi­ciles à inter­préter, d’autant que Bene­dict éprou­ve des dif­fi­cultés à inté­gr­er les apports de dis­ci­plines con­nex­es à l’archéologie clas­sique, qui per­me­t­traient de com­pren­dre mieux la men­tal­ité de celle qui est enter­rée là.

La vie de Ragn­hild se situe à un moment charnière de l’histoire de l’Europe. Les gens du Nord, même s’ils sont des con­quérants red­outa­bles, se heur­tent à une nou­velle forme de pen­sée, le chris­tian­isme, qui s’avère, par de nom­breux aspects, tout à l’opposé de leur vision du monde, de la vie, de la mort, de l’au-delà de la mort. Le sys­tème de pen­sée scan­di­nave est fine­ment décrit dans sa richesse et dans son orig­i­nal­ité. Ragn­hild est sen­si­ble à la con­fronta­tion des modes de pen­sée et au dan­ger que représente la cul­ture chré­ti­enne pour la cul­ture scan­di­nave. Il y a des pages très fortes sur cette con­fronta­tion des men­tal­ités et des philoso­phies de vie.

Dans l’univers scan­di­nave, la femme occupe une place forte, même si elle peut paraitre moins vis­i­ble. Elles sont les tis­seuses – et les ate­liers de tis­sage sont d’ailleurs inter­dits aux hommes. « Le pou­voir, le seul vrai pou­voir qui existe est absent des champs de bataille. Il est en nous, les femmes, il est en cha­cune de nous qui s’approche d’une que­nouille ou d’un méti­er à tiss­er… » Elles s’insèrent donc dans la lignée des Nornes, les puis­sances divines qui tis­sent la vie de cha­cune et de cha­cun. Les inter­ro­ga­tions sur le Des­tin sont récur­rentes dans les deux réc­its, mar­quées par la dif­férence entre les cul­tures nordiques et chré­ti­ennes dans leur con­cep­tion, entre autres, de la fin des temps, et par la vision de la mort et des liens pos­si­bles entres les vivants et les morts.

Le rêve est essen­tiel pour Ragn­hild la voy­ante. Bene­dict devra, lui, appren­dre à le maitris­er : peu à peu il se per­suade que « l’affranchissement com­mence par le pou­voir de rêver, d’imaginer ».

Des per­son­nages restent énig­ma­tiques. N’est-on pas dans une dimen­sion entre vivants et morts, qui per­met la per­cep­tion de fan­tômes ? Ghosts again dis­ait la chan­son qui a tout enclenché. Par­mi ces per­son­nages, celui d’un con­teur qui a la con­nais­sance de beau­coup de choses et qui, para­doxale­ment, demande à Ragn­hild de lui racon­ter encore une fois l’histoire d’un jeune guer­ri­er aimé de deux femmes (La légende de Sig­ur et Gudrún).

Le roman présente une belle com­plex­ité (à déguster), par les par­al­lèles nom­breux entre les épo­ques et les niveaux, même si l’autrice les sug­gère plus qu’elle n’y insiste. Par exem­ple, Bene­dict décide un jour de ne pas entr­er dans le cimetière de Glas­gow, sur la tombe de sa mère. Ce n’est qu’après ce geste de dis­tan­ci­a­tion qu’il acquiert la cer­ti­tude que le tertre sur l’ile recèle une vérité qu’il doit décou­vrir en le creu­sant. Ou encore, à la fin du roman, il se rend dans une région d’Ecosse, qui lui est incon­nue, rude mais belle dans sa dureté, « Il est ren­du. Il est chez lui. » : ayant perçu le rac­cour­ci du temps, l’étreinte des siè­cles, l’espace aus­si se mod­i­fie pour lui.

Par le per­son­nage du pro­fesseur qui doit appren­dre à con­sid­ér­er le mys­tère avec un regard neuf, le roman présente une manière d’autoréflexion sur lui-même, une inci­ta­tion à con­sid­ér­er autrement les liens entre les réc­its et les modes de pen­sée.

Joseph Duhamel