Tatiana DE PERLINGHI, Tirer des bords, M.E.O., 2026, 166 p., 18 € / ePub : 11,99, ISBN : 9782807005587
Un roman décalé où les rencontres bousculent les préjugés.
Il y a Zoé, une mère-enfant buisson, qui tente de faire bouillir la marmite, vaille que vaille. La suit partout sa prédilection pour les listes et son refus d’utiliser la consonne T.
Nina, une enfant sans père, qui, à force de le vouloir, le déniche, de préférence (pour lui) le temps insouciant des vacances.
Romain, un photographe talentueux qui claque tout, avant de se retrouver en prison. Son leitmotiv ? « Je tombe sur des gens encore moins doués que moi dont très vite je ne sais plus quoi faire. »
Il y a aussi Coralie, la meilleure amie de la première, une sorte de mère Teresa du continent africain.
Mamy, une grand-mère inimitable et aussi fantasque que la première.
Et comme toujours, le monde et ses tourments, la solitude des uns et l’amitié des autres.
Tirer des bords de Tatiana de Perlinghi met aux prises avec le quotidien Zoé, une héroïne excentrique et attachante qui n’hésite pas à se déguiser pour échapper à un entretien d’embauche, mais n’oublie pas le respect immémorial à porter aux dernières volontés des morts.
Et si l’essentiel était ailleurs ?
« Mamy était aussi peu scolaire que moi et ça ne l’empêchait pas de vivre et même de comprendre l’essentiel : l’amour, les oiseaux, les rivières. » Ce constat résonne comme une ligne de conduite. La dyslexie n’est pas un drame, n’inviterait-elle pas à s’affranchir des livres et des écrits, des prescrits aussi ? Quitte à investir une vieille camionnette verte de photos prises là où le vent a porté mère et fille : « pieds bottés de caoutchouc dans les marais, pieds nus recroquevillés sur le bitume brûlant lors d’un concours idiot, empreintes laissées sur le sable mouillé » … Des Polaroïd, il en sera encore question avec ce photographe qui capte une image de tout ce qui se trouve à sa portée, des pavés aux concierges, des tilleuls forcément maigrichons aux matins de brume nécessairement collante. La vie ordinaire, quoi.
Et si, somme toute, l’injonction sociétale au bonheur n’était qu’une chausse-trappe ? Comme dans une caverne aux ombres. « En déco, c’est pareil : on met des mois, des années à rêver, à construire ou à embellir le décor de son bonheur, et quand le décor est fini il n’y a pas de bonheur à vivre dedans », énonce Zoé, par ailleurs adepte des ouvrages de Cornelius Castoriadis, cofondateur de l’organisation militante Socialisme et Barbarie. Son écrivaine préférée ? Barbara Kingsolver, une Américaine sensible à la biodiversité. Tout se tient.
Loin des emplois dans des univers aseptisés ou aux normes bien établies, Zoé va s’inventer un poste de coordinatrice des visiteurs de prison. Une fonction créée sur mesure. L’existence ne réserve-t-elle pas son lot de surprises pour celle qui refuse « de marcher dans sa vie comme dans les allées d’un supermarché » ?
Angélique Tasiaux