La poésie n’est pas affaire de scaphandriers

Un coup de cœur du Car­net

Jan BAETENS, Bul­letin du Tour­ing Club, Herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2026, 118 p., 17 €, ISBN : 2488229036

Baetens-Bulletin-du-Touring-ClubJan Baetens, pro­fesseur émérite de la KU Leu­ven, cri­tique, spé­cial­iste d’Hergé, du roman-pho­to ain­si que des rela­tions entre texte et image, a pub­lié à ce jour près d’une trentaine de recueils de poèmes chez divers édi­teurs. De langue mater­nelle fla­mande mais d’expression française, ce poète trop dis­cret, qui se tient loin des scènes et des céna­cles, fut lau­réat en 2007 du prix tri­en­nal de poésie de la Com­mu­nauté française de Bel­gique.

Son tout dernier livre, au titre au charme légère­ment désuet, se divise en huit sec­tions et pro­pose des instan­ta­nés de ses mul­ti­ples expéri­ences de voyageur récur­rent, ni touriste avide de pit­toresque ni bourlingueur arro­gant. Pour nour­rir ses poèmes, Baetens scrute les décors de ses déplace­ments. Ceux-ci sont d’ailleurs sou­vent des arrêts sur image, dépouil­lés, à la recherche du mot le plus juste pour décrire un instant de vie. Avec une pré­ci­sion presque chirur­gi­cale, Baetens cisèle ain­si son texte et l’a­juste à un sou­venir jusqu’à sa chute qui étin­celle comme la lame d’un scalpel.

Il résulte de ses excur­sions, la plu­part du temps fer­rovi­aires, des poèmes par­fois urbains, quelque­fois dans l’humeur des paysages et de leur mémoire. Car Baetens écrit en équili­bre sur ses années, prend note dans les trains, patiente dans des gares et s’interroge à l’instar de Valery Lar­baud qui soulig­nait déjà « le vain tra­vail de voir divers pays. »

À la fin de son beau poème en prose Rêve de Lon­dres, noté je ne sais plus où, Baetens nous con­fie que la poésie n’est pas affaire de scaphan­dri­ers. Cela pour­rait pass­er pour un art poé­tique ! C’est que lui-même absorbe puis déploie, sans exo­tisme, les villes comme les livres, les cham­bres d’hôtel comme les rêves (ceux dont il se sou­vient ou ceux qu’il n’a pas faits), mais ne s’immerge jamais.

Bul­letin du Tour­ing Club pro­pose égale­ment de faire des escales autour de plusieurs cartes postales en noir et blanc, reliques dont le prosaïsme fam­i­li­er con­forte le lecteur en l’embarquant sur des ter­rains con­nus. Pour la plu­part des poèmes de ce livre, remar­quable­ment édité, on trou­vera en bas de page (et entre par­en­thès­es), une note, éru­dite, ludique ou sibylline, qui vient pro­longer le plaisir du lecteur par sa mise en lumière du con­texte de l’écriture. J’en prends pour exem­ple celle-ci qui boucle le pre­mier poème de la sec­tion « 1976 ».

(Mais il y a « com­bi­en » d’an­nées ? Dis­ons 1976, remise à zéro de ma vie. Ain­si débuterait donc mon texte : je ne voulais que des mots, des idées, et déjà pointe l’his­toire.)

Jan Baetens ne nous par­le pas tant de ses courts voy­ages d’universitaire sur les routes que du regard acéré qu’il porte sur le passé, sur l’his­toire de lieux, com­para­nt l’a­vant et l’après, l’ob­jec­tif et l’ob­jet. Si la plu­part du temps Baetens ne chante pas et qu’il mod­èle avec méth­ode une seule matière, la langue, il dis­tille savam­ment un lyrisme bien tem­péré :

J’al­lume la pluie
J’entends la pluie sur le sol, sur les feuilles
je l’é­tends sur mes oreilles
il pleut sec
j’é­coute la pluie sur mon télé­phone
j’en­tends qu’il pleut dans une oreille
dans ce qui me reste de langue mater­nelle
c’est une peluche de pluie
je ne peux l’étein­dre
dans l’autre oreille la pluie par­le français
la pluie brille, bruis­sant
sabli­er qui me retourne infin­i­ment.

Il arrive aus­si, comme à Sala­manque, que les fleurs coupées s’évadent / entre lèvres et cheveux / et ce sont les mêmes grilles / qui enfer­ment les puits / et les pris­on­nières.
Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’ag­it jamais ici d’une poésie intel­lectuelle. Si l’é­conomie des mots en ren­force la den­sité, elle n’élude pas pour autant des thèmes uni­versels, comme la mélan­col­ie, la soli­tude ou l’an­goisse. Arrêtez-vous pour lire cette poésie réfléchie et atten­tive qui aug­mente le monde en l’é­clairant. Comme cette obser­va­tion en gare de Ciney :

Seuls changent de couleur les cinéraires,
tour­nant au gris de gris,
for­mule lin­guis­tique­ment fal­lac­i­euse
qui fait diver­sion et frotte
des cen­dres sur le front
rose de la loco­mo­tive.

La pudeur du poète Jan Baetens est à ce point exem­plaire qu’en décou­vrant ces pages, le lecteur se sur­prend à penser que l’é­mo­tion poé­tique et la sourde beauté qui en éma­nent sont plus acci­den­telles qu’in­ten­tion­nelles. Et c’est peut-être ce qui fait de ce livre une réus­site inouïe.

Karel Logist

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