… sa maitrise de poète…

Un coup de cœur du Car­net

Colette NYS-MAZURE (textes) et Philippe CHAUDAT (aquarelles), Sin­guliers et pluriels, Ate­lier des noy­ers, 2025, 50 p., 15 €, ISBN : 978–2‑494676–49‑7

nys mazure singuliers et plurielsEn réu­nis­sant la poétesse Colette Nys-Mazure et l’aquarelliste Philippe Chau­dat dans Sin­guliers pluriels, les édi­tons L’atelier des noy­ers se font l’écho, trente ans plus tard, d’un ouvrage réu­nis­sant « une cinquan­taine de sil­hou­ettes de femmes com­posées en prose poé­tique » par l’autrice tour­naisi­enne (Sin­gulières et plurielles, Desclée de Brouw­er, 2002). Tout chez Nys-Mazure se tran­scende par l’écriture et la poésie, depuis l’enfance mar­quée par la mort pré­coce du père, jusqu’à l’observation bien­veil­lante et infati­ga­ble des émer­veille­ments que prodiguent les cir­con­stances de la vie, mais aus­si l’indispensable via­tique que con­stitue l’empathie.

Avec ces Sin­guliers pluriels, l’ouvrage place face à face, dans une mise en abyme démul­ti­pliée, deux lumières : celle de la poésie et celle de l’aquarelle. Il y a dans ces deux for­mu­la­tions du réel, à la fois la fragilité de l’instant et l’éternité de l’émotion. L’édition jux­ta­posée de l’image et du texte per­met au regard le va-et-vient entre les mots et ce qui les a inspirés. L’image antic­i­pait chaque fois les textes « écrits, réécrits à l’aurore ». L’aquarelle, avant qu’elle ne se déploie sur le papi­er, est aus­si le fruit d’un lent tra­vail « d’observation du quo­ti­di­en, des paysages, des scènes de rue, ou tout sim­ple­ment de la vie qui l’entoure ». Comme la poétesse écrivant, réécrivant, l’aquarelliste croque le réel jusqu’à aboutir, dans l’atelier, à 22 por­traits d’anonymes ou de per­son­nal­ités con­nues (René Char, Thelo­nious Monk).

Il n’est pas une page d’où soit absente l’épigraphe d’Emmanuel Lev­inas qui accom­pa­gne la lec­ture dès l’entrée de l’ouvrage : Dès que le vis­age de l’autre m’apparaît, il m’oblige. C’est bien là que réside la puis­sance de la fragilité de l’une ou l’autre des démarch­es, l’aquarelle et la poésie.

Hormis deux poèmes (Café de France et Geste frater­nel), les vis­ages sont au cen­tre, exaltés par les éclats respec­tifs dont ils irra­di­ent. À quelque page que ce soit, le vis­age devient geste, le regard émo­tion. Colette Nys-Mazure et Philippe Chau­dat sont les chantres inspirés de ces évo­ca­tions dont la palette se déploie d’une thé­ma­tique à l’autre. Ils évo­quent ain­si l’immigration orig­inelle dans le por­trait d’Ernesto, le grand-père du pein­tre et ses Traits affir­més d’un homme / qui a tra­ver­sé les fron­tières (…) ; la musique du Joueur de djem­bé qui (…) engrange l’univers alen­tour (…) ; la nos­tal­gie de Robert le joueur de scie qui sem­ble envoûter la poétesse : (…) Lais­sons-le tir­er la nos­tal­gie / De sa scie au son spec­tral (…).

On ne se lasserait pas d’attirer l’attention sur le sourire en coin de Hadj Ali ; la fierté de Brahim ; la soli­tude de Chibani… en invi­tant à revenir au voisi­nage de Thelo­nious Monk (Le génie du jazz / Pour­suit ses voy­ages) et, bien sûr de René Char dont les deux images – vis­i­ble et ver­bale selon la belle for­mule de Philippe Roberts-Jones – entrent en idéale et com­plice réso­nance.

En sa puis­sance son aura
Une ten­sion dans les traits
La rigueur du résis­tant
Sa maîtrise de poète

Vingt-deux por­traits, comme autant de regards ouverts à la lumière.

Jean Jau­ni­aux

Plus d’information