Un coup de cœur du Carnet
Joe G.PINELLI, Métabédé. Mon cours en bande dessinée, PLG, 2026, 152 p., 15 €, ISBN : 9782917837603
Depuis que le médium bande dessinée existe, il n’a pas été rare de trouver des albums décrivant les procédés de fabrication dudit médium…en bande dessinée. Citons, à titre d’exemple, les noms de Will Eisner (Les clés de la bande dessinée, Delcourt, 2009–2011), de Lewis Trondheim et Garcia (Apprendre et comprendre la bande dessinée, Delcourt, 2006) ou celui du théoricien Scott McCloud et de son célèbre Understanding Comics (traduit en L’Art Invisible dans sa version française aux éditions Delcourt en 1999). C’était sans compter sur Joe G. Pinelli et son Métabédé. Mon cours en bande dessinée, sorti en janvier 2026 aux éditions PLG.
Joe G. Pinelli, de son vrai nom Bertrand Dehuy, est un peintre et auteur de bande dessinée belge, principalement actif dans le milieu underground depuis les années 1980. Il s’illustre entre autres dans la rédaction d’ouvrages autobiographiques et ce, avant que le genre ne se démocratise dans la bande dessinée contemporaine. On lui doit, notamment la trilogie La dinde sauvage (PLG, 1995–1999), No maz Pulpo (Ego Comme X, 2009) ou Féroces Tropiques (Dupuis, 2011) avec le journaliste Thierry Bellefroid au scénario. Curieux, l’auteur ne recule devant aucune expérimentation et s’autorise une très grande liberté, tant dans la narration que dans le dessin lui-même.
En parallèle, et depuis 1987, il enseigne l’illustration et la bande dessinée à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Lorsqu’en 2020, le Covid et le confinement viennent bouleverser le secteur culturel et académique, il est contraint de dispenser ses cours depuis son atelier liégeois et de réinventer sa méthode d’enseignement. C’est ainsi qu’il s’attelle à l’élaboration de leçons de bande dessinée en bande dessinée. Réalisés entre mars et mai 2020, ces cours sont d’abord publiés en ligne, avant d’être imprimés sous forme de fanzines, puis rassemblés en véritables syllabus au printemps 2023. Ils seront finalement publiés aux éditions PLG en 2026, permettant ainsi à Pinelli de signer son retour en tant qu’auteur de bande dessinée.
Rebaptisé Métabédé. Mon cours en bande dessinée, l’ouvrage se révèle d’une limpidité remarquable et d’une ingéniosité folle. Fidèle à sa réputation d’expérimentateur, Pinelli propose un album en 9 chapitres, chacun abordant avec simplicité la grammaire propre à la bande dessinée sans jamais, pour autant, manquer de précision. Et c’est là toute la force de l’œuvre. Pinelli connait son sujet sur le bout des doigts et sait le rendre captivant. Pour ce faire, il a recours à un procédé très simple : ce cours de BD n’est ni plus ni moins donné que par Bertrand, l’alter ego dessiné de l’auteur. Ainsi, par une pirouette narrative amusante, Pinelli le bédéiste met en scène Bertrand, le professeur.
Devenu personnage, Bertrand nous invite à découvrir les secrets d’une bande dessinée dont il est lui-même le héros. Accompagné de son chat Tibert, sorte de croisement entre Milou et le Chat du Rabbin de Joann Sfar, Bertrand joue avec les contraintes et les possibilités que lui offre le médium. De chapitre en chapitre, il illustre par l’exemple des concepts qui, autrement expliqués, auraient pu paraitre rébarbatifs. À l’aide d’un cercle et d’une ligne qu’il incline de gauche à droite, il explique comment notre regard perçoit le mouvement d’un personnage ou d’un objet. En utilisant des figures géométriques simples, il traite de notions d’espace et de profondeur de champ. Se servant d’aplats de couleurs noires ou blanches, il explicite comment une ombre peut tantôt offrir de l’épaisseur à un personnage, tantôt créer une sensation d’écrasement dans une scène.
L’expérimentation de cet album s’étend également à sa narration et à son dessin. En effet, les chapitres sont séparés les uns des autres par de petits segments dans lesquels Bertrand et Tibert vivent une aventure digne d’un album de Spirou et Fantasio. Enfin, le tout est réalisé au crayon noir afin, peut-être, de donner au lectorat l’illusion de tenir entre ses mains un ouvrage brouillon et frénétiquement improvisé. Il n’en est rien, évidemment, car Pinelli maitrise son outil à la perfection. Chaque coup de crayon, chaque zone noircie, chaque trait mal effacé semblent avoir été savamment réfléchis par l’auteur et contribuent à rendre la lecture de ce Métabédé absolument passionnante.
Notons que l’album s’accompagne d’une préface signée Fabien Denoël (historien et conservateur aux Fonds Patrimoniaux de la ville de Liège), détaillant les origines de ce projet, ainsi que de deux articles retraçant le parcours de l’auteur. L’un signé par Frédéric Paques et paru en 2010 dans la revue Textyles, l’autre par Véronique Bergen pour Le Carnet et les Instants (2022). L’occasion de découvrir les multiples facettes d’un artiste hors norme.
Métabédé. Mon cours en bande dessinée est donc un ouvrage à l’image de son auteur : didactique, certes, mais d’une grande inventivité et d’une fantaisie contagieuse. Un indispensable qui séduira tant les auteurs et autrices en herbe que les professionnels et passionnés de bande dessinée.
Salvatore Di Bennardo
Plus d’information
- Joe G. Pinelli, in the mood for underground (Le Carnet et les Instants n°210, 2022)