Lylybeth MERLE, Échardes, Arbre de Diane, coll. « Les deux Sœurs », 2026, 170 p., 15 €, ISBN : 9782930822419
Les plumes de paon, l’arc-en-ciel qui relie les humains et les forêts, les échardes, les violences exercées par la société, la déconstruction de l’identité genrée, du genre garçon et la découverte d’un autre corps, d’un iel, traversé par les noces du féminin et du masculin… Dans ce conte scandé en treize parties, rythmé par le « chant des oréades », Lylybeth Merle délivre un texte queer qui parcourt les cercles d’une existence s’inventant d’autres possibles. Autrice, performeuse drag, metteuse en scène, militante, artiste de cabaret, Lylybeth Merle dénoue, retisse les fils qui nouent l’intime et le social, la question du genre et celle de la langue, le regard posé sur soi et celui que la société pose sur les non-binaires, sur les anges du troisième sexe, les déracineurs de normes.
Au début, j’y vais doucement
je demande qu’on utilise il et elle
Mais le elle s’efface
On tente pour faire plaisir
le premier jour ça tient
la première phrase ça tient
puis ça s’efface
Tu comprends la barbe ça n’aide pas
Alors il faut durcir le trait
ce sera elle à tout jamais
Ma barbe, mon ultime féminité
Ces « prénoms poèmes », ces « prénoms guérison » accompagnent la reconnexion avec soi, la parole militante qui travaille à faire sauter les murs, à défaire le poids des stéréotypes, des normes sociétales. Magnifiquement postfacé par Lisette Lombé, Échardes descend dans les pulsations d’un vivre qui refuse l’enfermement qu’on lui impose, qui danse sur les couleurs du mot, de la réalité « trans », de toutes les transitions qui réparent, qui harmonisent. Ce qui souffle dans ces pages où se mêlent poèmes, souvenirs, réflexions, rêveries, c’est le mouvement, le mouvement comme verbe d’action, comme conquête toujours fragile d’un plan d’existence où la solitude se dépasse vers une communauté queer. Les vexations, les brimades subies durant l’enfance, le coming-out, la transfiguration des douleurs, la came, l’alcool pour traverser les remous intérieurs, la dureté du monde, la transphobie battent dans des phrases qui galopent, qui sautent les obstacles, qui conjuguent testicules et « vulve veloutée », métamorphosant les premiers en la seconde.
La dialectique sartrienne des regards est omniprésente, du regard qui objective (celui lancé par autrui ou par l’intériorisation du pour-autrui) au regard de Lylybeth Merle qui ouvre l’horizon. Tout passe par la magie des noms et du signifiant. Dans « Lylybeth », on entend en contrebande la sensualité de Lili Marlene, la tragédie de Lady McBeth.
J’ai voulu devenir une arme
infiltrer ces endroits racistes transphobes validistes privilégiés
avais mal quand j’y étais mal de leurs mots de leurs regards (…)
Alors j’ai fait la seule chose que je savais faire
j’ai psalmodié
Gaya, Mother, My Queen,
apprends-moi
à résister aux visages clos, aux regards livides
construis ma carapace irisée, mon armure souple
Échardes invente des généalogies, des rituels de mots et d’actes, des récits ensorcelants là où ils font défaut. L’écriture se veut mission, passerelle qui lie les iels, les créatures humaines et les bois, le règne animal. De blessure, l’écharde devient « un bout de forêt / glissé sous la peau ». La machinerie anthropologique est telle que la défaisance des anciens stéréotypes en produit de nouveaux qui appellent un mouvement infini de déconstruction au sens derridien du terme. Le dynamisme s’inscrit dans les phrases, dans la peau de Lylybeth Merle, dans la chair des lectrices et des lecteurs. La question abyssale, déchirante, désespérée du « pourquoi vivre ? » se transforme en « comment vivre ? » tandis que les cicatrices se dissipent sous des paillettes, sous un coup de foudre amoureux.
prends ton enfant nuage dans tes bras
vos regards sans âge
chuchotent
tu deviens
ta propre mère
ton propre père maintenant
Le corps de l’enfance, de l’« enfant nuage » blotti contre la poitrine se tient face aux étoiles.
Véronique Bergen