Devenir encore, obstinément

Un coup de cœur du Car­net

Éric CLEMENS, La mort existe pas, col­lages et pho­tos de Christoph Bruneel, Âne qui butine, 2026, 160 p., 22 €, ISBN : 9782919712397

clémens la mort existe pasDans La mort existe pas, Éric Clé­mens per­siste et reste fidèle à lui-même : abor­dant la vieil­lesse, le corps qui décrépit, les proches qui dis­parais­sent, Éric Clé­mens aurait pu som­br­er dans le pathos, le ressasse­ment nat­u­ral­iste, la nos­tal­gie, la mélan­col­ie, la con­fes­sion, la ten­ta­tion tes­ta­men­taire, l’autofiction, etc.

Rien de tout ça. Tant mieux.

Son livre gravite autour d’une pen­sée obsé­dante, déclinée de mille façons joyeuses : la mort n’existe pas ; les morts et les mortes exis­tent ; les vivantes et les vivants exis­tent ; per­sis­tons dans le monde, la verdeur du monde, la joie d’être là, encore là, en dépit des pertes. Même si l’on sait qu’en bout de course, ce sera le biologique, de la ges­ta­tion à l’agonie, qui gag­n­era, à tous les coups. En atten­dant : bas­ta ! Chan­tons à tue-tête ! Et rions !

Avec La mort existe pas, l’enjeu, pour Clé­mens, est de regarder la mort en face en nous don­nant, une fois de plus, à voir et à lire com­ment sa pas­sion pour la langue le trans­porte, l’incite à pour­suiv­re la voie que, depuis les années TXT, il s’est tracée. Clé­mens n’arrêtant pas de crois­er poésie et philoso­phie, touch­es sen­si­bles et drôles et réflex­ions de haute voltige. Clé­mens n’arrêtant pas de mêler langues soi-dis­ant bass­es et langues soi-dis­ant hautes, mul­ti­pli­ant, ici, les références mythologiques et les cita­tions savantes mais les insérant au beau milieu de jeux de mots hila­rants, à deux balles, déclen­chant nos rires et nos larmes aux yeux. Tout cela parce que (…) je veux pas le décorps détes­ta­tion du vieil­lisse­ment de tous mes pores rides plis, nous dit Clé­mens. Tout cela parce que, tant que Clé­mens existe, Clé­mens est encore en devenir et que jamais n’existe que le devenir.

Pour chanter cette immense ode à l’existence, Clé­mens découpe son pro­pos en trois par­ties :

La pre­mière s’intitule De la réal­ité. Tra­gi-comédie. On y trou­ve les fous-rires qui tra­versent Clé­mens et sa sœur lors de l’enterrement de leur père. On y trou­ve aus­si l’évocation d’amis et d’amies dis­parus, de Jean-Christophe Lauw­ers à Max Lore­au. Le livre de Clé­mens aurait pu être ça : un recueil d’évocations. Clé­mens y a coupé court : ça aurait été comme se com­plaire dans le mor­tifère, atten­dre le prochain cadavre. Rien à voir avec la vie. Rien à voir avec l’existence.

La sec­onde par­tie s’intitule De la fic­tion. Nou­velle. Elle débute par cette phrase : oh hisse vieil osse­ment le hen­nisse­ment du vieil­lisse­ment et le ton est don­né. Ça file en rythmes, à toute allure. Ça n’arrête pas de chanter en prose. De malmen­er la langue pour enchanter nos oreilles. Ça profère com­ment le corps rapetisse et s’amenuit. Ça racon­te com­ment le corps devient avec le temps. Ça énumère le corps qui com­mence et recom­mence chaque jour. Ça dit les ten­dons per­dus et les os qui devi­en­nent vieux, le nez qui s’allonge et la peau inachevée. Ça imag­ine la vie et le tré­pas. Comme si Clé­mens imag­i­nait sa pro­pre mort. C’est beau et réjouis­sant.

La dernière par­tie s’intitule Du réel. Face. Clé­mens nous y pro­pose des ful­gu­rances philosophiques, des réflex­ions pointues sur ce qu’est l’existence, sur com­ment l’existence s’oppose à la mort. Les morts exis­tant et vivant tant que quelque chose des morts, leurs paroles sin­gulières, leurs gestes beaux et leurs faits, nour­ris­sent nos mots, nour­ris­sent nos actes, font naitre nos actions. Ça par­le aus­si de la langue et de la lit­téra­ture, des par­tis-pris de Clé­mens sur la langue et la lit­téra­ture.

Un Memen­to moriri, iden­tique au début et à la fin, encadre ces trois par­ties. Des pho­tos et col­lages de Christoph Bruneel accom­pa­g­nent le texte de Clé­mens.

Vin­cent Tholomé