Vengeance, n.f.

Un coup de cœur du Carnet

Sandrine GOEYVAERTS, Cabale, Hachette Fictions, 2026, 304 p., 22 €, ISBN : 978-2-01-733608-2

goeyvaerts cabaleL’incompréhension face au fonctionnement et aux décisions de la justice est largement répandue dans nos sociétés. Les errances des enquêtes, la lenteur des procédures, le bénéfice du doute, le manque d’attention porté aux victimes nourrissent les rancœurs et parfois le désir de vengeance. Tel est l’état d’esprit des femmes qui peuplent ce vif roman et sont à l’origine du réseau Cabale, une organisation secrète qui recense les situations de violences faites aux femmes, les instruit et organise des représailles.

Parées de noms de guerre, les membres communiquent entre elles via des canaux cryptés, Elles sont à l’affût des faits divers, épluchent les arrêts des tribunaux pour identifier les victimes et les hommes auteurs de violences sur de larges territoires. Elles se renseignent sur ces derniers, sur leurs habitudes de vie et leurs faiblesses pour mieux mettre au point la manière de leur faire payer leurs actes. Tout est préparé avec minutie, selon une procédure bien établie. Puis elles choisissent celle d’entre elles qui sera à même de remplir la mission avec le minimum de risques. Car l’enjeu est de développer le réseau pour combattre l’impunité et imposer le respect par la force et la peur. Pour ce faire, elles n’hésitent pas à tuer les hommes ciblés en recourant à des poisons violents et rares souvent issus de plantes oubliées. À chaque fois, elles prennent soin de couper un morceau de la langue de leur victime. C’est là leur signature sordide qui complète celle du recours au poison, souvent administré lors d’un face à face mis en place via les sites de rencontres.

De l’autre côté, celui de la force publique, il y a Alice, une policière qui n’a pas froid aux yeux. Elle-même se bat contre le sexisme persistant et lourd de certains de ces collègues. Elle est déterminée dans sa recherche en même temps que fascinée par ces crimes dispersés dans l’espace, sans liens apparents et pourtant mystérieusement reliés. Sa hiérarchie lui répète sans cesse que les meurtriers sont nécessairement des hommes au vu des statistiques criminelles. L’intrigue alterne les séquences relatant la vie du réseau Cabale et celles consacrées à l’enquête. Et surtout, elle met en évidence les bouleversements suscités de part et d’autre de la légalité. Au sein du réseau, les difficultés d’étendre les actions sans multiplier les risques, de canaliser la haine qui génère d’inévitables débordements. Du côté de l’enquête, il y a la faiblesse des moyens disponibles, la banalisation des affaires et l’insatisfaction face aux suivis donnés par la justice qui minent le moral d’Alice et alimentent ses doutes sur le sens de son travail. D’autant qu’elle se débat avec un passé familial lui-même marqué par les abus et la violence … Celles-là, que leurs rôles sont censés opposer, sont-elles faites pour s’affronter ou pour se rencontrer ?

Habilement construit et nourri d’une thématique sensible et actuelle, ce premier roman noir porté par une écriture dynamique et enjouée réunit tous les ingrédients d’un thriller réussi dont le fil tendu vous tient de bout en bout. Mais ses principales qualités tiennent à la subtilité avec laquelle Sandrine Goeyvaerts conjugue un féminisme assumé et affirmé avec un souci continu d’illustrer la complexité de l’âme humaine. Dans Cabale, elle déploie avec talent les contradictions et paradoxes qui animent celle-ci sans distinction de genre et qui mettent universellement à mal les efforts les plus résolus de la raison. De la belle ouvrage pour un premier roman abouti et puissant !

Thierry Detienne