Préparation magistrale

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cal LECLERCQ, La phar­ma­cie, Do, 2026, 126 p., 14 €, ISBN : 9791095434665

leclercq la pharmacie« J’avais repris mon vélo pour ren­tr­er chez moi… » Un roman dont l’incipit est con­jugué au plus-que-par­fait ne peut être qu’une réus­site, car il s’inscrit d’emblée dans une tem­po­ral­ité irrémé­di­a­ble­ment engloutie, ren­due inac­ces­si­ble au lecteur comme à l’auteur, là où le réc­it devient for­cé­ment Lit­téra­ture.

Alors, voici Pas­cal Lecler­cq qui enfourche sa bécane en pleine nuit, quit­tant un sien ami archi­tecte à Oth­ée en Hes­baye pour regag­n­er son domi­cile, et qui fend la bise, et qui pédale, là comme un dératé, ici d’un train de Mon­sieur Hulot, et qui, mal­gré l’heure tar­dive, emprunte des chemins de tra­verse dans l’idée de taquin­er le som­meil. Et qui se retrou­ve, au fil des « chemins de remem­bre­ment » sil­lon­nés, à hau­teur du quarti­er de son enfance, le vil­lage d’Alleur. Comme le hasard fait donc bien les choses quand c’est nous qui lui dic­tons sa con­duite !

C’est là que se tenait la phar­ma­cie tenue par ses grands-par­ents. Au début des années 1980, l’incendie du café La Gel­som­i­na la joux­tant se com­mu­ni­qua au toit de l’officine. Autour de cet événe­ment trau­ma­tique, vécu par procu­ra­tion par le garçon­net et qui causera la mort de son grand-père, ter­rassé par l’émotion, Pas­cal Lecler­cq tisse un entrelacs mémoriel aus­si déli­cat que sophis­tiqué. Les deux qual­i­fi­cat­ifs méri­tent expli­ca­tion : si le pre­mier prête à sourire à une époque où l’on préfère le cynisme, le sec­ond a ten­dance à tenir à dis­tance, quand ce n’est à rebuter.

La déli­catesse de Lecler­cq réside dans la recon­struc­tion minu­tieuse et le ren­du sen­si­ble d’un monde qu’il a longtemps tenu clos dans les pro­fondeurs de sa con­science. Ce roman, mûri, ajourné, red­outé et ques­tion­né, aurait pu être tout bon­nement sabor­dé par son auteur, il ne s’en cache pas. Livr­er des sen­sa­tions irre­pro­ductibles, décrire des vis­ages et des corps dis­parus depuis des lus­tres, évo­quer des atmo­sphères évanouies, ne par­ler que de choses qui ne par­lent guère qu’à soi, à quoi bon en effet… Mais le devoir de l’écrivain n’est-il pas juste­ment de se son­der, au plus près, et au plus loin, afin de trans­met­tre à ses lecteur.ice.s cette leçon élé­men­taire, vis­cérale : « Si vous vous cherchez, vous vous trou­verez » ?

Dès lors, la sophis­ti­ca­tion d’expression inhérente à cette entre­prise auda­cieuse n’est ni recherche de l’effet pur ni van­i­teuse surenchère de l’ego. Elle man­i­feste plutôt une exi­gence, elle sous-tend tout un pro­jet de lis­i­bil­ité. On con­nais­sait Lecler­cq pour sa poésie organique et sub­ver­sive, joueuse de tours et déjoueuse d’évidences, inven­tive et déroutante en dia­ble ; on le ren­con­tre aujourd’hui écrivain doué d’une maes­tria peu com­mune. Com­par­er sa ryth­mique et sa dynamique à celles des plus grands prosa­teurs, qu’il s’agisse d’un ermite autrichien ou d’un reclus asth­ma­tique, serait un bien com­mode expé­di­ent pour traiter de son cas. On ferait mieux de dire que les péri­odes plus-que-par­faite­ment filées de ce texte, les preuves irréfragables qu’il apporte pour con­firmer que les objets inan­imés ont une âme, le fris­son qu’il sus­cite en nous ren­dant fam­i­liers de son univers intime, sont, sim­ple­ment, belle­ment, du Pas­cal Lecler­cq.

En ren­dant présentes les fig­ures de ses grands-par­ents – apoth­icaires scrupuleux et sim­ples à jamais penchés sur leurs immenses reg­istres à phar­ma­copées – mais aus­si d’autres mem­bres de sa par­en­té ou de sa par­en­tèle spir­ituelle (Izoard, Bern­i­molin, Pelz­er) ; en se faisant renaitre par le pou­voir des mots ; en redonnant du sens à cette vaste insignifi­ance que sem­ble, à pre­mière vue, le passé, cet écrivain-là a com­mencé le grand com­bat com­mun à tous ceux de sa sorte : se mesur­er au temps du dedans. Vic­toire au pre­mier round.

Frédéric Sae­nen