Un coup de cœur du Carnet

Respire [Une question d’argent]
Autrice : Geneviève Damas
Maison d’édition : Lansman
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 54
Prix : 10 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑8071–0464‑8
Respire est une pièce de théâtre rédigée par Geneviève Damas et destinée à être jouée par une seule comédienne. Elle a été créée le 10 mars 2026 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles. Comme le texte le laisse présager, l’autrice évoque son propre rapport « paradoxal, traumatique et contradictoire à l’argent ». Ce dernier est en effet source d’angoisse pour elle ; prêter ou donner de l’argent lui est difficile, manifestant par là une peur viscérale de manquer.
Avec une logique évidente, l’autrice se penche sur ses parents et leur propre rapport à l’argent. Elle a grandi d’un côté avec une père qui se fichait de ce qu’il portait sur le dos et qui prenait ses décisions avec le cœur ; du côté maternel, l’argent était un sujet tabou et même si sa mère avait obtenu un bel héritage, elle cherchait à dépenser le moins possible, à s’habiller « beau, chic et pas cher », elle répétait par ailleurs que les fins de mois étaient parfois difficiles.
L’autrice ne se satisfait toutefois pas de ces informations, certes intéressantes, mais qui n’expliquent pas tout. Elle remonte une génération plus haut, dans la lignée de ses grands-parents maternels et paternels. Nous plongeons alors dans les deux guerres mondiales, la période de l’occupation, mais aussi le rationnement et l’usure après la capitulation.
Dans Respire, Geneviève Damas a le courage d’évoquer des souvenirs intimes qui flattent peu son ego. Sous forme d’une succession de tableaux rédigés dans un style fluide, elle aborde avec authenticité et lucidité les souvenirs, les émotions et les combats des générations précédentes inscrites en elles et tellement vivantes dans son esprit et son cœur qu’elle n’est pas complètement libre d’être elle-même, tant que le voile n’est pas levé sur ces fantômes qui l’habitent (« Il paraît que les guerres nous suivent. Il faut quatre générations après celle qui est née dans la guerre pour que les stigmates disparaissent »).
La différence entre les femmes de la famille de ma mère et celles de la famille de mon père tient à ceci.
Chez mon père, elles croient en leur puissance de travail. Si l’argent vient à manquer, elles savent qu’elles sont capables d’en créer. Elles laissent circuler l’argent.
Chez ma mère, la dot confirme leur incapacité. Les femmes sont de jolies choses fragiles incapables de subvenir à leurs besoins. L’argent les inquiète. Comme elles ne sont pas capables d’en créer, elles redoutent qu’il s’épuise. Il faut à tout prix l’empêcher de circuler, ne rien donner, thésauriser, compter, noter chaque dépense au centime près et si, malgré tout, elles sont obligées d’ouvrir leur portefeuille, elles ont l’impression de se faire arracher quelque chose.
Outre le type d’attachement à l’argent de la protagoniste, le texte évoque de manière plus générale différentes manières d’être au monde en lien avec les finances, ainsi que la transmission subtile qui s’effectue parmi les descendants d’une lignée. Sont abordés également d’autres thèmes tels que la santé mentale, l’égalité hommes-femmes ou la culpabilité d’avoir mis en difficulté un parent par sa naissance.
Un récit qui nous invite à nous pencher sur notre arbre généalogique, à envisager la richesse de la psychologie transgénérationnelle (pour mieux nous libérer de nos fantômes familiaux) et à nous rappeler avec humilité et sagesse que chacun fait ce qu’il peut en fonction de son héritage symbolique…
Séverine Radoux