Un coup de cœur du Carnet

Claude Monet
Auteur : Stéphane Lambert
Maison d’édition : Gallimard
Collection : Pop-Art
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 41
Prix : 8,90 €
Livre numérique : /
EAN : 9782073145574
Après son remarquable Vincent Van Gogh paru dans la nouvelle collection « Pop-Art » de Gallimard, Stéphane Lambert nous plonge dans un étincelant Monet, ce peintre auquel il a consacré deux livres majeurs, L’adieu au paysage et Monet, impressions de l’étang. La création choisie pour surgir après que le lecteur a replié les pages du livre transformé désormais en œuvre d’art est un tableau de la série des Nymphéas. Les jalons de l’existence d’un peintre qui transforma l’histoire de l’art, qui renouvela l’espace du regard en frayant la voie de l’impressionnisme sont éclairés de l’intérieur. Stéphane Lambert a un talent unique pour descendre dans l’imaginaire, la perception, les combats esthétiques d’un artiste.
En phase avec l’élément aquatique qui fascinait Monet (1840–1926), il nous montre la genèse des toiles, serpente dans les affluents de la vie et de l’œuvre qui ont conduit le peintre à questionner et rendre visibles l’impermanence, la non-fixité du réel, l’ondoiement des choses traversées de variations atmosphériques. « Pour retrouver le fil de sa création, il faut sortir de l’image iconique des œuvres de Monet. La notoriété de l’impressionnisme masque combien son esthétique s’est imposée à l’encontre des valeurs de son temps. » Le dynamisme que le peintre a intégré dans la peinture jusqu’à identifier celle-ci à celui-là, l’essai nous le donne à voir : on suit le jeune Monet caricaturiste au Havre, sa montée à Paris, sa recherche d’« effets de lumière et de couleur », on découvre l’importance esthétique de ses séjours, de ses déplacements géographiques (Argenteuil, Fécamp, la Hollande, Antibes, Giverny, Londres, Venise…). La modernité de Monet, l’entrée des formes dans une mouvance qui annonce l’abstraction, l’arc de cercle qui mène d’Impression soleil levant, L’étang à Montgeron, La pie aux séries des Meules, des Cathédrales (de Rouen), aux Vues de Venise sont approchés au plus près de la vie inédite qu’insuffle Monet à la peinture. Stéphane Lambert entre dans le plan d’immanence, dans le champ transcendantal du peintre en retrouvant la flamme d’un œil et d’un être qui outrepassa l’apparence rigide des formes pour saisir leur avant, leur bousculement par le flottement, le fugace, les variations météorologiques. La démarche picturale s’avance comme une expédition au pays de l’inconnu, dans les plis de la Seine, le vertige du minéral, de l’aquatique et du céleste à Étretat. « Ce que traque Monet est plus intraitable que l’affirmation des formes : il veut retrouver ce que l’œil voit avant toute identification sémantique. »
Le privilège insigne que nous délivre Claude Monet, c’est de nous transporter au point d’aurore où le regard du peintre descend dans le champ des impressions qui éclaboussent les contours, se connecte aux tremblements de paysages qui annoncent le dépouillement des formes, l’au-delà de la figuration. La rencontre du pinceau de Claude Monet et de la plume de Stéphane Lambert passe par le prisme de la sensorialité, de la vue-écoute de ce qui se joue sur la toile et avant sa création. La fascination du peintre pour les estampes japonaises donne lieu à l’analyse des différences qui séparent le perspectivisme de Hokusai (la multiplicité des angles) et l’itération d’« un cadrage similaire sur un même sujet en fonction des nuances atmosphériques de l’heure et du climat » chez Monet. Les sommets déployés dans son travail autour des Nymphéas, des trois cents tableaux réalisés durant trois décennies, interrogent le visible jusqu’à son versant qui échappe à l’œil, qui remet en cause les lois de la figuration. Le bassin-étang dans le jardin de Giverny devient, comme l’analyse l’auteur, un laboratoire artistique, un espace clos ouvert sur la danse impénétrable de l’eau, mais aussi un mausolée pour les êtres chers qui disparaissent autour de lui. Un livre-révélation.
Véronique Bergen