
Pour mieux lécher les flammes
Auteur : Zéphyr Seynaeve Drèze
Maison d’édition : Ravages
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 100
Prix : 14 €
Livre numérique : /
EAN : 9782960413700

Le couteau dans le geste
Autrice : Alice Wasinski
Maison d’édition : Ravages
Collection : Vacarme
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 64
Prix : 11 €
Livre numérique : /
ISBN : 9782960413717
Camille Coomans et Aurélien Dony aiment la poésie. Amoureusement. Ne ménageant pas leur peine pour la défendre. En écrivant eux-mêmes. Multipliant leurs publications. Publiant des fois dans la même maison, Abrapalabra. Partant des fois sur les routes, en résidence. Traversant l’Atlantique pour porter leur voix ailleurs. Animant partout des ateliers d’écriture auprès de publics variés. Croisant joyeusement le fer, sur scène, avec des artistes issus d’autres arts, la musique, notamment. Camille et Aurélien, ces infatigables, ont décidé, il y a plus ou moins un an, de pousser le bouchon encore un peu plus loin, en créant, mais oui !, Ravages, une maison d’éditions entièrement neuve, bien dans leur esprit, advienne que pourra. Une maison d’éditions aventureuse. Visant à combler plusieurs vides.
Une nouvelle maison d’édition :
comment et pourquoi
Un vide éditorial, tout d’abord : des maisons d’éditions en poésie, il y en a ailleurs. À Liège. Dans le Luxembourg. Sur Bruxelles. Sur Charleroi. Bleu d’encre dans le Namurois mais, à ma connaissance, aucune autre dans cette région.
Un vide dans les textes eux-mêmes, ensuite. Camille et Aurélien partent d’un constat : de nos jours, on peut trouver des livres et anthologies dédiées au slam, reprenant des textes issus de la scène, faits pour la scène, faits pour être dits, ayant tout leur impact lorsqu’ils sont dits, touchant directement les cœurs parce que dits dans le contexte du slam, où ça importe d’être direct, où ça importe d’émouvoir, de soulever les cœurs, sans faire trop allusion à la littérature, aux façons trop littéraires d’émouvoir. Oui mais. Pour les amoureuses et amoureux de la littérature, pour celles et ceux qui aiment la lecture à voix basse, le face-à-face avec les pages, le va-et-vient que permet un livre, etc., une énorme frustration les traverse parfois en ouvrant de tels ouvrages. Comme si, parfois, les textes de slam ne tenaient pas la route en livre. Comme si l’absence des corps et des voix des slameurs et slameuses faisait perdre aux textes leur pouvoir d’émouvoir, de toucher les cœurs.
Prenant acte de cette frustration, Camille et Aurélien ont décidé de publier des textes faits à la fois pour être dits, là-bas, sur une scène, et pour être lus, ici, dans un livre. Pari fou. Audacieux. Pari réussi avec Pour mieux lécher les flammes, de Zéphyr Seynaeve Drèze, et Le couteau dans le geste, d’Alice Wasinski. Livres lançant audacieusement les deux premières collections de Ravages, la générale et « Vacarme », visant à donner à voir (et à entendre) la poésie émergente, les nouvelles voix, pourvu qu’elles soient intenses. Puissantes. Singulières.
Pour réussir ces livres et ces lancements de collections, Camille et Aurélien ont su s’entourer. Activant leurs réseaux personnels d’amitié, de partenaires. Cherchant qui ou quoi pourrait les aider. Collaborer avec eux. Les soutenir dans leur désir. La Maison de la Poésie de Namur a sauté le pas. Devenant co-éditrice. Trouvant dans ce partenariat de quoi rendre compte, peut-être, de ses propres activités. Ou, simplement, de chausser une autre casquette. La Maison de la Poésie d’Amay apportant son soutien logistique. Son réseau de distribution. Des maquettistes de haut vol s’occupant de la mise en page et de la couverture ou dessinant/inventant le logo de Ravages. Toutes et tous croisant les doigts. Se doutant bien que créer une nouvelle maison d’édition, dans le paysage actuel, c’est croire à l’impossible. Se doutant bien que créer une nouvelle maison d’édition, à l’heure actuelle, c’est tenter l’impossible. Mais tant pis : on y va. On fait le grand saut. On définit une ligne éditoriale à la fois ultra libre et ultra rigoureuse. On prend des risques. On propose ce que personne d’autre ne fait.
Histoire de soutenir le lancement de Ravages, d’avoir peut-être un écho plus fort dans la presse ou le monde littéraire, Camille et Aurélien auraient pu demander, sans doute, à des autrices et auteurs amis, déjà connues et reconnus, à mi-chemin, depuis des années, entre scènes et livres, d’ouvrir le bal. D’aider Ravages à faire ses premiers pas. Tel n’est pas le cas. Tant pis ? Tant mieux ? On verra.
Des auteur et autrice venant soi-disant de nulle part
Dans le milieu strictement littéraire, personne ne connaissait Zéphyr Seynaeve Drèze et Alice Wasinski. Dans le milieu du slam, la toute jeune Alice (elle doit avoir vingt ans, à peine vingt ans) donne à voir et entendre ses textes hyper ciselés, hyper littéraires, avec force. Alice étant capable d’user de sa voix et de sa présence comme personne d’autre ne le fait : voix posée, sans emportement, usant du silence, se faisant des fois aider, invitant des amies et amis à la rejoindre en vue de donner corps au texte en lui donnant plusieurs couches vocales. Comme si le texte était une chanson qui ne serait pas chantée mais dont on peut, ainsi, multiplier les couches sonores. Amies et amis n’oubliant pas qu’être sur scène, c’est bouger. Danser. C’est pour émouvoir. Donner de l’élan. Toucher ainsi en plein cœur le public. Lui offrir l’occasion de ressentir. D’être transporté. Zéphyr, quant à lui, jouant sans fard, depuis quelques années seulement, occupant la scène sans fioritures : Zéphyr est un texte, une voix, un corps mis à nu. Se livrant sans masque. Tel qu’il est ce jour-là. Traversé par les émotions du jour. Ne retenant pas ses larmes si des larmes lui viennent. N’ayant pas honte d’être là. Comme si, sur scène, Zéphyr ne s’excusait pas d’exister. De donner à voir et à entendre l’élan. Le fait que, oui, naitre ici, dans l’ici-bas, c’est aussi ça : s’élever, être transporté, parfois, être soi, paradoxalement, mais être comme ailleurs. Va savoir où. Ça aurait pu juste donner quelque chose sur scène. Quelque chose de vibrant et d’émouvant. Rien d’autre. Quelque chose de lier à la qualité de l’interprétation. Pas aux textes eux-mêmes. Mais non : Camille et Aurélien ne se sont pas trompés : Zéphyr, c’est aussi du texte. Un super questionnement sur le livre. L’écriture. La mise en voix. Le désir d’être ce qu’on est. Ce pour quoi on est fait. C’est en voyant et entendant Alice et Zéphyr sur scène que Camille et Aurélien ont décidé que ces deux-là lanceraient Ravages. Les deux collections de Ravages.
Pour la plus grande joie d’Alice et Zéphyr. Qui jamais n’avaient rêvé de publier un livre. Qui jamais, peut-être, n’auraient rêvé de faire un livre.
Pour mieux lécher les flammes, un livre emblématique
lançant avec force la collection générale
Pour Camille et Aurélien, il importe que les livres de Ravages s’inscrivent dans leur époque. Fassent écho à notre époque, fût-ce un peu, fût-ce par la bande. Pas envie de donner à lire des textes comme déconnectés. N’ayant ni l’œil ni l’oreille ouvertes. Sensibles à ce qui se dit, ce qui s’éprouve, ce qui se rêve ou prend place à notre époque. Le livre de Zéphyr est un écho direct à ce qui préoccupe Zéphyr. Les questions de genre. La façon dont un corps vit et a vécu avec ça : un donné biologique ne correspondant pas du tout à la façon dont ce corps se perçoit. Au quotidien. Au jour le jour. Mais alors que Zéphyr aurait pu (j’imagine) multiplier les anecdotes, relater des événements précis, très concrets, très réalistes, Zéphyr préfère prendre de la distance. On devine, bien sûr, à le lire, qu’il y a derrière ce qui est dit ou suggéré, une vie âpre, difficile à vivre, des questionnements infinis, essentiels, sur le sens d’être une personne transgenre. Mais Zéphyr, en décidant de suggérer les événements de sa vie plutôt qu’en nous les rapportant fidèlement, donne à lire et à entendre à nous, ses lecteurs et lectrices, des textes dépassant largement la thématique transgenre. Les textes de Zéphyr ayant comme une portée universelle : on ne lit pas Zéphyr que parce que Zéphyr s’appuie sur une expérience faisant écho à nos propres expériences. On lit Zéphyr parce que Zéphyr parle de la vie. Du sens de la vie. Et qu’il le fait avec force. Puissance. Mêlant les références et allusions à des choses traversant l’air du temps. Ses textes relevant autant du questionnement philosophique que de la bande dessinée. Ou de la musique. Techno ou autre. Ses textes ayant la vigueur des textes d’une Kae Tempest. Ses textes soufflant comme des coups de vent salutaires ou tempétueux. Ses textes éclatant de joie ou de déprime. Ou sautant de l’un à l’autre. Ses textes exposant, sans fard, les doutes intérieurs, les remuements du dedans. S’attachant moins aux faits qu’à comment ça secoue le dedans, le fait de vivre. Le fait d’être juste là. Avec ce qu’on est. Avec qui on est.
Le couteau dans le geste, un vacarme
qui sonne comme un murmure
En refermant le livre d’Alice Wasinski, les lecteurs et les lectrices pourraient penser qu’il est curieux de lancer une collection intitulée « Vacarme » par un ouvrage aussi intimiste. Alternant des parties évoquant les dehors (rues, fenêtres, etc.) et les dedans (maisons, appartements, etc.). Mais Alice est une vraie voix émergente. Elle étudie encore. En fac de lettres. Alice Wasinski. Souvenons-nous de son nom. Parions sur ses textes. Sa façon déjà bien à elle d’écrire. De cadrer les choses. De nous les donner à voir dans des poèmes qui relèvent autant du montage que de l’expérience très réelle. Très concrète. Soi-disant insignifiante. Alice n’hésitant à faire “tout un poème” du simple fait d’ouvrir un tiroir rempli de couteaux et de le faire choir à terre. Alice, par son art du montage, pointant les échos que ce fait banal et dépourvu de sens éveille en elle. Alice, par son art de la formulation, faisant se juxtaposer différentes strates de temps, sans jamais s’appesantir. Passant d’un souvenir à l’autre, sans autre lien logique que celui de l’association, ultra libre, ultra percutante. Alice fabriquant ainsi des maisons de mots. Des maisons accueillantes. Comme si Alice nous donnait à lire un journal intime. Très personnel. Relatant ce qui se passe à la maison. Ses pensées concernant sa mère. Ses pensées concernant son frère. Les objets dans l’appart de son père. Et son père. Comment ça se passe entre eux. Comment ça se passe à Louvain-la-Neuve. Comment l’appart et l’amant de Louvain-la-Neuve ont un énorme impact dans la vie d’Alice Wasisnki. Comment les amies et amis, dans la rue, accompagnent Alice Wasinski. Mais dire ça, juste ça, réduire le livre d’Alice à ces thématiques ne rend pas Le couteau dans le geste. C’est pourquoi j’insiste : Alice, c’est d’abord une langue. Une façon d’écrire. De cadrer. De rendre compte. Alice, c’est déjà une langue. Flamboyante. Mature. Parfaitement au clair. Le couteau dans le geste est un super livre. À lire et à relire, tant les échos, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, sont multiples et porteurs.
Vincent Tholomé