Un coup de cœur du Carnet

Yonkers
Auteur : Paul Couturiau
Maison d’édition : Onlit
Collection : Onlit noir
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 535
Prix : 24,50 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑87560–182‑7
Dans un monde de l’édition belge francophone en perpétuelle mouvance, l’arrivée du groupe Émotions génère beaucoup d’espoirs. Remise sur pied d’Onlit, intégration des éditions de l’Herne ou Genèse, création d’une collection noire confiée à une figure emblématique du genre, Patrick Delperdange. Et justement… Le présent Yonkers livre, en compagnie d’un roman d’Alfred Noriega, un auteur équatorien déjà adapté au cinéma, la première salve d’Onlit Noir. Qui marque ainsi illico son territoire et ses ambitions, en signant deux pointures.
Paul Couturiau !
Le romancier a beaucoup voyagé, vécu aux States ou au Vietnam. Il a travaillé dans l’édition, la traduction, publié des dizaines d’ouvrages chez des références du roman populaire (Le Rocher, Les Presses de la Cité, Michel Lafon…), depuis une entrée en fanfare marquée par le Grand Prix de la littérature policière en 1993.
Les premiers contacts…
Yonkers frappe d’abord par son gabarit, son découpage, son évasion spatiale (les États-Unis, État de New York) et temporelle (1965), son « in memoriam » aussi, sa bande son (jazz, rock) anglo-saxonne et sa présentation d’un premier protagoniste, Randy Martins, qui semble tenir du monstre et de l’ange. Du coup, on peut songer à nos compatriotes Kenan Görgün ou Jérémie Claes, ou, plus en amont, au monumental James Ellroy et à ses briques hallucinées, où l’horreur le dispute à la rédemption. D’autant que le récit de Paul Couturiau se déroule au moment des émeutes de Watts, aux allures de guerre civile, une atrocité méconnue en nos contrées, qui servait de décor au premier tome de la trilogie Lloyd Hopkins, qui a lancé le pape du roman noir américain.
Le pitch ?
Tout débute par un massacre, ou plutôt par la présence hallucinée d’un père de famille chez lui, au milieu des corps de sa femme et de ses filles. Le drame a été provoqué par la trop grande réussite professionnelle de Betsy, le reportage d’un magazine à l’aura nationale, une photo du mari publiée malgré son opposition radicale. Randy Martins, un avocat si estimé, épris de justice, attaché à la discrétion, a‑t-il anéanti sa famille parce que celle-ci allait découvrir son passé et voir imploser une vie privée merveilleuse ? Ou a‑t-il été rattrapé par des démons concrets de son histoire secrète, les instruments d’une vengeance ?
La résolution de Randy surprend. Il organise sa fuite, sa disparition. Et se met en chasse. Comme se mettent en chasse, mais derrière lui cette fois, des agents du FBI et un shérif local, Aaron Banks, dit « le Cachalot », celui-là animé par de tout autres intentions :
Il va aider son ami à faire payer les salauds qui ont assassiné sa femme et ses filles. Il n’a rien pu faire contre l’embolie amniotique qui a emporté sa femme, mais il ne restera pas impuissant face à ceux qui ont pris la vie de Betsy.
La suite ?
Une série de personnages vont converger. Vers Yonkers, le berceau de la vie de Randy, qui lui a donné jadis son surnom, quand il s’appelait encore Randolph Williams et portait l’uniforme de la police. Les agents et le shérif évoqués supra, un adolescent amoureux d’une des victimes aussi. D’autres suivront. Direction Yonkers ? Camélia Chevallier, « la fille d’un avocat de la mafia », autrefois très liée à Randolph ; un étrange musicien black, qui vient de sortir de prison ; la mafia elle-même, Carlos Marcello et ses sbires.
Quelles connexions entre tous ceux-là ? Entre Randolph et le Ku Klux Klan, la pègre, une saisie de drogue, une course-poursuite qui a entrainé des dégâts collatéraux abominables ? Quelle issue, entre réparations et représailles ?
Le style
Si la mise en place du récit, des personnages, avec la création d’un passé chargé, si des thèmes (le Ku Klux Klan…), la mise à nu du « rêve américain » (sous les pavés Disney, la plage de l’Apocalypse) renvoient de loin en loin à Ellroy, l’écriture fracasse la comparaison, tant elle est sobre, simple mais alerte. Ce qui n’empêche pas la phrase d’être habitée : elle génère des atmosphères (de films, de séries télé) et distille des indices psychologiques qui faufilent le lecteur dans l’intimité des scènes :
La porte ne tarde pas à s’ouvrir à nouveau. Deux hommes en costumes gris anthracite envahissent l’espace du shérif comme s’ils étaient chez eux. Banks se sent subitement à l’étroit dans son bureau.
En conclusion
Un thriller ! Teinté d’humanisme et de progressisme. Où l’action cède souvent la place au soin mis à détailler les personnages et leurs rapports. Qui dit un monde d’hier ressuscitant aujourd’hui dans un même décor de nature et d’humanité en furie.
Philippe Remy-Wilkin