Un coup de cœur du Carnet

La fange
Auteur : Christophe Levaux
Maison d’édition : Do
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 150
Prix : 16 €
Livre numérique : /
EAN : 9791095434672
L’humus gras, la gadoue, la boue ou le « broûlie » comme on dit en wallon liégeois… Le motif littéraire de cet abatardissement entre terre et eau s’écoule souterrainement ou à ciel ouvert dans les lettres belges depuis Camille Lemonnier, avec Ceux de la glèbe (1889) jusqu’à l’incipit des Plumes du coq (1975) de Conrad Detrez, où des séminaristes punis pataugent jusqu’à l’épuisement dans un cercle dantesque. Le nouveau roman de Christophe Levaux, fidèle aux Éditions Do, s’inscrit dans ce sillon.
Baisse ton sourire, en 2023, était déjà une vigoureuse gifle ; La fange nous assène le retour, mais plus sourdement, en mode colère rentrée, longuement macérée. Le premier chapitre nous met en présence d’un groupe d’individus en rupture de ban avec la société, parcourant une « campagne steppique littorale » avant de trouver « refuge » dans un chalet où l’inconfort le dispute à l’austérité. Quelque chose va se fomenter, immanquablement, dans ce trou perdu, un projet grandiose et subversif, une conspiration du feu de Dieu qui bouleversera les Temps et la Civilisation. Mais nous n’en saurons pas plus, la compagnie s’endort, bien cuitée, dans un entrelacement informe de demi-nudités.
Se dirige-t-on vers un scénario à la Delivrance qui va tourner au sordide et au massacre ? Ou les excursionnistes plongés into the wild le temps d’un week-end sont-ils réellement au seuil d’une insurrection majeure ? Le récit bifurque dès le deuxième chapitre, et l’analepse nous ramène dans le for intérieur du narrateur, prêt à révéler comment il a fait les rencontres décisives à son changement de destinée, à nous expliquer aussi comment se sont éveillés en lui ces sentiments de haine, de rancœur, de peur aussi, qui motiveront toute son évolution.
Ou plutôt son involution. Car Christophe Levaux est définitivement le grand romancier du déceptif. Les pulsions inabouties, les malaises en société, les inadéquations d’humeurs et de vues, la faillite du langage, il les dit comme personne avant lui dans les lettres belges, avec un style d’une parfaite clarté, qui vous fixe droit dans les yeux et vous fait… baisser votre sourire, mais plus encore un ton, ce qui est autrement difficile à cerner. Son écriture nous fait palper l’étoffe, parfois rugueuse, de ce qui fait l’essence même de l’inanité communicationnelle dans laquelle nous baignons et nous nous noyons au quotidien. Le chapitre 4 offre ainsi une mise en scène implacable de ce rire forcé, et forcément omniprésent dans les médias, supposé dépressuriser l’atmosphère alors qu’il ne contribue qu’à la vider de sens, partant à la rendre irrespirable.
Les personnages de La fange se trouvent tous confrontés, à leur façon et dans la mesure de leurs moyens, à l’imminence d’un effondrement qui en fait est déjà là, mais qui, à défaut de tout basculer une bonne fois, fissure chaque dimension de l’Être et de l’Esprit. Ce petit livre est en somme le rendu littéraire, à son rythme métastatique, de « la Fin de l’Histoire », un concept qui par définition, n’en finit pas de finir. Comment s’y opposer autrement que par la velléité d’un sursaut festif, comme le voudraient ces rois sans divertissement qui s’allument un cigare assis sur un tonneau de dynamite ? La petite compagnie composée du narrateur et d’une poignée de camarades désabusés fomentera alors un plan censé déclencher l’Apocalypse now, mais qui n’aura guère plus d’impact que le pathétique tomber de rideau d’Un singe en hiver.
Évoluant sur la corde raide, entre résignation et résilience, décalage et empathie, La fange nous démontre cet axiome imparable : la meilleure façon de réussir un roman, c’est encore de mettre en scène l’échec.
Frédéric Saenen