
Fêlée
Autrice : Isabelle Félix
Maison d’édition : Les ateliers de l’escargot
Collection : Lucie
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 275
Prix : 22 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑931153–01‑7
« Je suis une malade mentale », écrit avec détermination Isabelle Félix. Et son premier livre, Fêlée, publié aux Ateliers de l’escargot, structure éditoriale originale, est traversé par une honnêteté et une énergie peu commune. Écrit comme un roman, ce témoignage bouleverse car il nous place au cœur de la maladie et de ses impacts, en particulier pour les proches. Il nous ouvre les yeux aussi. Ainsi, ne dites pas qu’Isabelle Félix est bipolaire, mais qu’elle souffre de bipolarité. Ce n’est pas qu’un détail, c’est un vrai changement de perspective sociétale.« Je suis une malade mentale », écrit Isabelle Félix, mais elle est probablement la seule à pouvoir le dire d’elle-même. Avant elle, le journaliste français Nicolas Demorand s’était aussi exprimé de la sorte sur les ondes, avant de publier son récit. Pas mal d’auditeurs et d’auditrices, de lecteurs et de lectrices avaient été sidéré.e.s par le courage qu’il lui avait fallu pour s’exprimer. La démarche d’Isabelle Félix procède de la même volonté.
Avec elle, nous découvrons les premiers symptômes de la maladie, bien avant qu’elle ne soit diagnostiquée. Avec elle, nous assistons avec effarement à ses crises à répétition durant lesquelles Isabelle affronte fatigue et sautes d’humeur, colères et règlements de comptes, peurs et incompréhension, honte et culpabilité (alors que l’on ne devrait jamais avoir honte d’être malade)… Elle se désespère de ses troubles de la concentration et de ses compétences altérées. Elle est secouée par ces montagnes russes émotionnelles entre phases hautes et phases basses, où le corps et le mental sont secoués. Avec elle, nous partageons ses séjours en hôpital psychiatrique ainsi que les rechutes particulièrement douloureuses quand elle s’estime et s’espère tirée d’affaire. Nous avons parfois du mal à la suivre, en particulier au démarrage du récit quand nous découvrons ses manières chaotiques de s’exprimer ou ses délires divers comme cette histoire avec un amant fantasmé ou réel. La suite nous le dira. C’est un des mérites de l’écriture d’Isabelle Félix qui épouse les diarrhées verbales d’un.e malade. Certaines scènes sont tout aussi effarantes et pourtant, elles, bien réelles.
Son récit est édité mais aussi ancré dans sa ville. Charleroi. Elle raconte la vivacité de son terreau associatif et culturel, lui aussi facteur de résilience et de guérison, comme les ateliers d’écriture qu’elle anime avec son éditrice Fidéline Dujeu et son équipe. Alors que les financements au secteur socio-culturel maigrissent, voire disparaissent.
Écrit comme un roman, ce témoignage bouleverse car il nous place au cœur de la maladie et de ses impacts, en particulier pour les proches : le mari dont elle se sépare et s’éloigne, un frère, une sœur soutenante mais désemparée, des parents jugeant et dépassés, et surtout ses trois fils, Célestin, Sam et Léon. Car comment être une mère qui souffre de bipolarité et qui veut élever au mieux ses enfants ? Comment être les enfants d’une mère aux comportements désorientants ? Et quand son fils cadet devenu adolescent est diagnostiqué dépressif, Isabelle se lance désespérément dans un autre combat. Les structures médicales révèlent leurs limites ou manquements, l’entourage se montre impuissant, malgré ses efforts et de belles solidarités.
La grande qualité de ce livre courageux et essentiel est de nous ouvrir les yeux. Ainsi, ne dites pas qu’Isabelle Félix est bipolaire, mais qu’elle souffre de bipolarité. Cette remarque parmi d’autres ne sont pas des détails, mais l’appel à un vrai changement regard et de perspective sociétale.
Michel Torrekens