
La fille de Nino
Autrice : Gabrielle Borile
Maison d’édition : Weyrich
Collection : Plumes du coq
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 188
Prix : 20 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑39077–011‑4
La littérature d’autrices et d’auteurs d’origine italienne pourrait presque constituer un genre en soi. De nombreux romans notamment ont mis et mettent encore des mots sur une émigration/immigration qui reste un chapitre de l’Histoire belge. Ils sont aussi bien souvent le récit de parcours familiaux, de quête identitaire, de tragédies sociales si pas davantage quand on se remémore la catastrophe du Bois du Cazier. Comme le premier roman de Gabrielle Borile, La fille de Nino, paru aux éditions Weyrich, nombre de ces livres sont aussi intergénérationnels et de ce fait mémoriels. Cette fois, entre une fille et son père, ancien mineur devenu métallurgiste.
Avant Gabrielle Borile, ils et elles ont été plusieurs à écrire sur ce pan de leur, de notre histoire qui s’ancre bien souvent dans nos bassins industriels, ceux de Liège et Charleroi en particulier, dont la superbe couverture de La fille de Nino avec la silhouette d’un puits d’extraction, symbole assumé du passé historique de la région carolorégienne. Parmi ces prédécesseurs de Gabrielle Borile, née à Charleroi, on pense à Carlo Masoni, Thilde Barboni, Carino Bucciarelli, Lorenzo Cecchi, Nicole Malinconi, Giuseppe Santoliquido, Sarah Berti… Et on en oublie beaucoup !
Nous faisons la connaissance d’Angela alors qu’elle a 26 ans, de retour d’un voyage quasi initiatique, en solitaire, au Népal et en Inde. Avant de trouver l’emploi auquel elle pourrait prétendre vu sa formation, elle a accepté un job de technicienne de surface dans une banque belge pour survivre. Elle vient d’apprendre l’hospitalisation de son père à la suite d’un accident de travail aux Aciéries de Hainaut-Sambre. Des années après avoir quitté la région de Charleroi pour suivre des études de droit puis de journalisme à l’ULB, elle quitte précipitamment Bruxelles pour se rendre au chevet de son père, 53 ans, dans le coma.
Face à ce corps inerte, impuissant, qui a développé une force peu commune pendant cinq ans dans une mine à Monceau-Mariage puis trente ans dans la métallurgie, Angela se remémore : le parcours ingrat de cet homme venu d’une région pauvre d’Italie, l’accord bilatéral passé entre nos deux pays en 1948, la famille proche ou éloignée, le quartier ouvrier de son enfance, ses années au Lycée royal de Charleroi, etc. Si son père occupe principalement ses pensées, vu les circonstances, sa mère Adèle n’est pas absente, loin de là, de ses souvenirs d’enfance. Elle garde le souvenir d’une femme de ménage exigeante, de son ambition, ses ambitions. Elle voudrait sortir sa famille de ces conditions de vie, en particulier sa fille. Atteinte à 30 ans d’une sclérose en plaques et décédée une dizaine d’années plus tard, la mère et sa maladie ont influé grandement sur le devenir de la dénommée fille de Nino. Toujours au chevet d’Adèle, Angela s’est effacée, est passée au second plan, a développé un sens aigu du sacrifice.
Celui-ci conditionne le troisième fil narratif du roman, que l’on suppose autobiographique, à savoir la relation durant six ans d’Angela avec Michel, un être possessif, manipulateur, issu d’un milieu aisé et qui n’hésite pas à le faire sentir. Séduite par sa brillance sociale et intellectuelle, Angela va lutter tout au long du livre pour se libérer de cette relation toxique. Profitant de l’hospitalisation de Nino, l’individu la harcèle sous des airs de compassion, pour tenter de remettre le grappin sur elle.
Autre dimension du livre : la présence de la famiglia, avec laquelle la fille de Nino renoue après avoir pris ses distances pendant ses années universitaires : l’oncle Valentino, son épouse Giovina, la tante Angelina de Montignies, et même la maitresse de son père forment un tissu compassionnel autour de la jeune femme et de son père absent. Ces personnages sont les représentants sensibles de l’idée que l’on peut parfois se faire de la famille à l’italienne. Mais LE personnage, l’héroïne, c’est bien sûr Angela qui traverse plusieurs conflits intérieurs, dont la loyauté à ses parents, le désir d’autonomisation, des complexes de classe, la honte, son impuissance à aimer, sa difficulté à trouver sa place dans le monde et face aux autres. Pour s’en dépêtrer, elle va déployer une énergie énorme, à l’image de bien des transfuges de classe. Si La fille de Nino se profile comme un roman de transmission, consciente et inconsciente, il est aussi un roman de la résilience qu’Angela conquiert par ses études, un travail acharné, une prise de distance et… l’écriture. Celle-ci l’accompagne tout au long d’un carnet où elle consigne les moments déterminants de sa vie. Cahier qu’a peut-être rédigé Gabrielle Borile, native de Charleroi, elle aussi née de parents issus de l’immigration italienne, aujourd’hui cinéaste et autrice auderghemoise. Outre ce premier roman, elle est professeure de scénario à l’ULB et à l’IAD, scénariste de bandes dessinées (Victor Sackville), de téléfilms pour France Télévision et de films pour le cinéma (Combat de fauves, Miss Montigny).
Michel Torrekens