
Depuis plus de 40 ans, Thilde Barboni nous donne romans, nouvelles, scénarios de BD, créations radiophoniques et pièces de théâtre. Psychologue clinicienne et traductrice de formation, elle est familière des maux de l’âme et des mots qui permettent de les approcher et cette double clé de lecture du monde imprègne l’ensemble de son œuvre.
Avec Princesse Art déco et autres malentendus, elle nous présente neuf nouvelles dont la première, qui offre son titre au recueil, pose le ton. Une jeune femme est habitée d’une forme de joie inhabituelle. La veille, elle s’est rendue dans une réception donnée à Bruxelles par une association philanthropique huppée. À la faveur d’un bon mot d’un ami, elle se retrouve affublée du titre de princesse et sa vie bascule. Prise au jeu, elle est propulsée dans un rôle dont elle n’a ni l’envie ni la force de sortir, qui l’entraine dans la nasse du mensonge. Les galettes sous le tilleul évoquent la relation entre une grand-mère et sa petite fille, dont l’épicentre est le parc d’un château à Ham-sur-Heure. Ici, la madeleine est une gaufre fine dont l’aïeule, sous l’effet de l’âge, maltraite la recette, marquant la fin d’une époque bénie. Né au Congo belge nous mène dans les bois ardennais où un homme, interprète de son état, vient d’être gravement blessé par un piège datant de la Seconde guerre mondiale. Lui qui arpente le monde pour traduire les témoignages de victimes auprès de la Cour pénale internationale se trouve soudain dans la posture de ceux dont il tente ordinairement de rendre fidèlement le vécu et les dommages. Fin d’une analyse dépeint le parcours d’une femme qui se libère de l’emprise maléfique d’un père narcissique et colérique lorsqu’elle aligne les mots qui restaient jusque-là en elle dans une lettre ultime et salvatrice. Obsession contient le récit d’un homme qui attend en vain chaque jour une femme et qui trouve un moyen inattendu de s’en délivrer. Les bottes en caoutchouc nous conduit à Knokke-le-Zoute où une vieille dame s’apprête à fêter son anniversaire et s’achète des bottes pour se promener. À mesure que le récit progresse, nous percevons mieux son rapport confus à la réalité et la perplexité dans laquelle elle plonge ceux qui lui sont proches. Le chevalier et la sirène dépeint la relation entre une femme et un sans-papiers dont elle assure l’accompagnement pour la défense de ses droits, son effondrement lorsque celui-ci est arrêté et expulsé. Bonne année ?! revient sur les préparatifs de la prestation de serment de Donald Trump en janvier 2025. Une journaliste envoyée suivre l’événement se fend d’un premier article qu’elle transmet au journal avec fierté et elle affronte en retour son rédacteur en chef, mesurant l’abîme qui le sépare de lui. Enfin, Les cybernégociateurs nous offre une fable décalée sous la forme d’une visite du Musée de l’holocauste institutionnel terrien qui jette un regard sans fard sur les négociations interminables pour la constitution d’une majorité gouvernementale dans un pays qui ne saurait nous être vraiment étranger.
Thilde Barboni est fine conteuse. Ses récits nous offrent le plein plaisir de fables accomplies tout en jetant un éclairage subtil et sensible sur les relations humaines, sur les mécanismes qui font basculer nos vies vers l’effondrement ou l’envol, soulignant habilement le rôle de la parole et de l’écrit dans la recherche d’un mieux-être.
Thierry Detienne