De la scène de théâtre au carnet de chant

Thomas De l'aurore au crépuscule

De l’Aurore au crépuscule :
70 ans d’ powézèyes èt d’ tchansons

Auteur : Ray­mond Thomas

Mai­son d’édition : Mémoires arden­nais­es

Année d’édition : 2025

Nom­bre de pages : 142

Prix : 18 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑9601989–4‑2

Langues : wal­lon ori­en­tal, français

Avec De l’Aurore au cré­pus­cule, les édi­tions Mémoires arden­nais­es pro­posent un por­trait qui s’ajoute à la galerie de per­son­nages wal­lons qu’elles ont déjà bril­lam­ment évo­qués : celui de Ray­mond Thomas.

Ray­mond Thomas est une per­son­nal­ité incon­tourn­able à Ster, l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs de la troupe dra­ma­tique locale : L’Aurore. À ce titre, l’homme a con­nu un suc­cès durable qui le maintint plusieurs décen­nies à la tête de la com­pag­nie, en qual­ité de met­teur en scène, et qui le pous­sa à écrire pas moins de dix pièces en trois actes, toutes représen­tées entre 1991 et 2014.

Mais c’est l’auteur de poésie et de chan­sons qui a retenu l’attention de Jean-Philippe Legrand, édi­teur de l’ouvrage, car, si l’homme est con­nu dans sa région pour son œuvre théâ­trale, son œuvre poé­tique était restée jusqu’alors enfer­mée dans ses cahiers per­son­nels.

Beau­coup de textes s’accompagnent d’airs com­posés par Ray­mond Thomas lui-même et — c’est une force de cette édi­tion — les mélodies sont retran­scrites avec accords de gui­tare, dans une nota­tion acces­si­ble à tous.

Après une par­tie biographique, assez som­maire, l’œuvre est présen­tée en deux par­ties. La pre­mière reprend toutes les œuvres en wal­lon. De l’aveu de l’auteur, c’est un wal­lon hybride, empreint de lié­geois mais mal­gré tout mar­qué de traits locaux. La plu­part des textes de cette par­tie abor­dent des thé­ma­tiques tra­di­tion­nelles : la nos­tal­gie du temps passé, la joie de pren­dre sa retraite, la célébra­tion d’épisodes et de per­son­nages locaux, la descrip­tion d’événements folk­loriques. Mais d’autres révè­lent des inspi­ra­tions plus éton­nantes, tant par leur forme musi­cale que par leur pro­pos — ce qui, à nos yeux, les rend encore plus dignes d’intérêt. Ain­si, Mi feume danse li rock ’n’ roll [« Ma femme danse le rock ’n’ roll »] se chante sur un fox-boo­gie, tout en évo­quant l’intrusion des modes améri­caines dans la vie wal­lonne ; Lès pay­izans [« Les paysans »], sur une rum­ba-boléro, s’insurge con­tre la sup­pres­sion des ter­res agri­coles alors que des gens con­tin­u­ent de mourir de faim ; Adiè vî franc ! Â r’vèy, vî fré ! [« Adieu vieux franc ! Au revoir vieux frère ! »] pleure la dis­pari­tion du franc belge au prof­it de l’euro.

Lès Pay­izans

So nosse tére, ça d’vint on prob­lème,
Ca dès bokes, i ’nn’ a bin tot plin
Èt dès pôves co traze à l’ dozin.ne ;
Gn‑a dès djins qu’ont faim !
Èt por­tant, ç’ n’èst nin à com­prinde,
On suprime tos lès pay­izans.
On dîreût qu’ par bèle ou par lêde,
C’è‑st-ine race qui deût foute li camp ! […]

[Sur notre terre, ça devient un prob­lème / car des bouch­es, il y en a beau­coup / et des pau­vres, encore treize à la douzaine / il y a des gens qui ont faim ! / Et pour­tant, c’est incom­préhen­si­ble / on sup­prime tous les paysans / On dirait que, d’une façon ou l’autre / c’est une race qui doit foutre le camp !]

La sec­onde par­tie, en français, offre égale­ment quelques beaux morceaux dans des styles musi­caux var­iés : de la tyroli­enne au tan­go, en pas­sant par le one-step ou la rum­ba. Les thèmes y sont tout aus­si divers, aus­si rich­es que peu­vent l’être les événe­ments d’une vie entière. Tan­tôt Ray­mond Thomas écrit pour une fête, tan­tôt pour s’insurger, tan­tôt pour célébr­er la lib­erté, la joie de chanter ou les lieux de son enfance.

Notons encore que les quelques notes de bas de page et l’introduction biographique suff­isent à expliciter les références locales ou his­toriques présentes dans ces textes.

En défini­tive, De l’Aurore au cré­pus­cule ne se lit pas tout à fait comme une biogra­phie, ni tout à fait comme un recueil d’œuvres com­plètes. Il se par­court de texte en texte, comme autant de sou­venirs et de témoignages mis en forme — autant de fenêtres ouvertes sur la mémoire longue d’une vie au cœur de Ster. Ce plaisir de par­courir les écrits d’une vie est ren­for­cé par la très belle qual­ité édi­to­ri­ale de l’ensemble.

Bap­tiste Frank­inet