A  O  E  E  É  E  A  O  ON  E  IN  E  U  IN

Un coup de cœur du Car­net

L’ami terrien harmonies sauvages

Harmonies sauvages

Auteur : L’Ami Ter­rien

Mai­son d’édition : Abra­pal­abra

Col­lec­tion : Abra­pal­abra poche

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 62

Prix : 8 €

Livre numérique : /

ISBN : 9782931324165

Voilà vingt ans – ou pas loin, si pas plus – que l’Ami Ter­rien arpente les scènes et défriche les croise­ments et les inépuis­ables inter­ac­tions entre textes, voix et musiques. Toutes ces expéri­ences accu­mulées au fil du temps, toutes les réflex­ions qu’elles ont induites en lui, toute cette masse de savoirs qui l’habitent sur et en dehors de la scène, l’Ami Ter­rien a généreuse­ment décidé de les partager avec nous sous forme de livres hybrides ten­ant tout à la fois d’arts poé­tiques, de boites à out­ils prati­co-pra­tiques, de recueils de poèmes ciselés à mort mais bâtis aus­si pour la scène, de poèmes per­cu­tants rap­por­tant, mine de rien, le fait de vivre au quo­ti­di­en dans un monde dont l’état déplorable et dép­ri­mant nous aspir­erait vers le bas s’il n’y avait la grâce. Les instants de grâce. Le doux plaisir de résis­ter aux eaux noires et marécageuses. Le doux plaisir de dire et d’écrire. De faire de son corps un instru­ment de musique. Un instru­ment de résis­tance.

Pro­longeant un tra­vail de réflex­ion entamé, dès 2021, dans Les réflex­ions fan­tômes, Har­monies sauvages mêle ain­si, avec bon­heur, écri­t­ure urbaine et extases devant la nature. Parce que, non, l’Ami Ter­rien ne choisit aucun camp. Jamais. Parce que, oui, l’Ami Ter­rien préfère l’hybride. L’entre deux. Tou­jours. Expor­tant, dans l’univers crasseux et con­tem­po­rain des villes ce que la fric­tion avec la nature et les bois lui ont appris : l’extase. Le plaisir fou de chanter. De faire l’oiseau. Par­tant peut-être, en quelque sorte, du pos­tu­lat suiv­ant : on nait humain et humaine. Dépourvue d’ailes. Mais nous par­lons. Et nos voix ne sont pas monoblocs. Nos paroles vibrent. Chaque voyelle est une note qu’il est pos­si­ble de replac­er dans une gamme allant du son le plus grave – le ON – au son le plus aigu – le I –. Har­monies sauvages est, en quelque sorte, un ouvrage démon­trant, par la pra­tique, com­ment faire son­ner cette gamme, cette suite sonore qui existe dès qu’on ouvre la bouche, que ce soit sur scène ou pour acheter du pain.

Comme son prédécesseur, Har­monies sauvages est un livre qui donne envie de tester l’affaire. Sans prise de tête. Dans la joie et l’humour. Dès l’exergue, le ton est don­né, le livre com­mençant, presque, par une cita­tion tirée du film Les aris­tochats. Elle dit : Si nous voulons chaque jour les pra­ti­quer, / Nous ver­rons très vite nos pro­grès encour­agés. / (…) / Répé­tons nos gammes et nos arpèges. Lisons, dès lors, et pra­tiquons nos gammes. Par­ler est un jeu. Un plaisir d’enfant. Un extra­or­di­naire moyen de faire l’oiseau. De nous munir d’ailes, nous qui n’en avons pas. Jeu qu’intuitivement nous pra­tiquons tous les jours, si nous avons le bon­heur de par­ler. Jeu qui, para­doxale­ment, nous fait nous sen­tir les deux pieds bien sur terre et la tête résol­u­ment en l’air, le corps empli par la mélodie de l’eau, de la pluie et du petit nuage. His­toire de tenir bon. D’être encore là. Bien vivant. Dans la verdeur du monde mais les deux pieds dans l’eau, noire et saumâtre. L’Ami Ter­rien pari­ant sur le fait qu’à force de jouer, qu’À FORCE DE FAIRE L’OISEAU en pra­ti­quant nos gammes, ON DEVIENT MIEUX HUMAIN. Vivre est une plus grande joie. On accom­pa­gne mieux le monde. Ou quelque chose du genre.

Main­tenant, je croise les doigts : espérant que, bien­tôt, un troisième vol­ume paraitra. C’est que le ter­ri­toire du sonore est vaste à explor­er : à peine amor­cé ici, il y a ce qu’on pour­rait dire et faire des con­sonnes. Il y a aus­si toute la ques­tion des micro-voyelles et des micro-tonal­ités. Des façons de plac­er, par exem­ple, le ui de nuit dans la gamme. L’Ami Ter­rien choi­sis­sant, dans ce livre, d’en faire un i. Ne ten­ant pas compte des divers­es façons de pronon­cer ce ui. La recherche théorique est ain­si infinie. La recherche théorique est ain­si pas­sion­nante. Mer­ci à l’Ami Ter­rien d’en être un grand défricheur.  

Vin­cent Tholomé