
Délivrez-nous du mal. Antoine le guérisseur
Auteur : Robert Vivier
Préface : André Sempoux
Postface : Frédéric Saenen
Maison d’édition : Espace Nord
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 389
Prix : 10 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑87568–740‑1
Délivrez-nous du mal. Antoine le guérisseur de Robert Vivier retrace le parcours étonnant d’un personnage hors du commun, Louis Antoine. Celui-ci nait en 1846 dans la banlieue liégeoise au sein d’une famille ouvrière. Très tôt il descend dans la mine avant d’aller à l’usine. Selon le portrait qu’en fait Vivier, c’est un bon travailleur, modeste, réservé et assez solitaire, témoignant d’attentes qui dénotent quelque peu dans son milieu. Il est croyant, éduqué dans la foi catholique. Les réponses que le catholicisme apporte à ses interrogations existentielles ne le satisfont cependant pas. Il se tourne alors vers le spiritisme, impressionné par les possibilités de contact avec les morts. Mais surtout il découvre qu’au-delà du « rideau noir » qui semble l’entourer existent des dimensions insoupçonnées. Il devient guérisseur et bientôt de partout des malades viennent trouver le réconfort auprès de lui. Profondément marqué par la théorie spirite des fluides qui règlent l’univers, il abandonne ses pratiques de guérison pour soigner avant tout l’esprit. C’est ainsi qu’il va fonder un culte qu’on appellera l’antoinisme. Louis Antoine décède en 1912.
Pourquoi et comment Robert Vivier a‑t-il consacré un livre à ce personnage ? Les raisons ne sont pas à chercher dans une forme de prosélytisme et sans doute pas dans l’attirance pour le phénomène de la foi. Le romancier, né en 1894, a passé sa jeunesse dans cette même banlieue où Antoine a vécu et il a rencontré des gens qui l’ont connu. Il est sensible au monde ouvrier pour l’avoir côtoyé dans les tranchées de la Première Guerre. Et c’est précisément dans la classe ouvrière que l’antoinisme s’est principalement implanté. Vivier décrit en connaisseur la vie dans la mine, dans les usines, au café, dans les villages, les espoirs et la résignation à leur sort de ceux que la vie a défavorisés. C’est sur ce terrain qu’il illustre le cheminement de Louis Antoine et la réponse que celui-ci offre aux attentes d’un avenir meilleur. Le romancier décrit aussi abondamment les paysages de la région liégeoise et l’on sent qu’il transmet là son propre vécu.
Le roman offre un portrait psychologique d’Antoine, suivant les étapes de son questionnement, sa sensibilité au monde ainsi qu’au désarroi et à la souffrance de ses contemporains. Le jeune garçon avait l’ambition de devenir médecin, rêve illusoire pour quelqu’un de son milieu. Le livre est aussi un document sociologique montrant la vie de la classe ouvrière à ce moment de l’histoire industrielle liégeoise et belge.
Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière particulière de mener le récit, et dès lors la difficulté de qualifier le genre et l’originalité de la démarche littéraire. Il ne s’agit certainement pas d’une biographie, car Vivier, s’il retrace le cheminement de Louis Antoine sans inventer des faits non prouvés, extrapole néanmoins l’évocation des sentiments et des réflexions de celui-ci. Le romancier n’invente pas à partir de rien, il se base sur les écrits qui fondent le culte. Néanmoins, on peut mettre en doute la réalité de certaines réflexions dans le contexte où il les décrit : c’est plus l’esprit du fait que sa vérité qui importe. Il s’agit encore moins d’un texte hagiographique, bien que Vivier ne décrive pas certains aspects moins glorieux de la vie d’Antoine. On a utilisé pour qualifier sa démarche de l’expression « roman vrai », signifiant par là qu’à partir des faits avérés et des écrits le romancier opère une recréation esthétique.
Le récit suit un fil narratif chronologique entremêlé de répétitions de thèmes. Ainsi, différents moments de la vie d’Antoine s’inscrivent dans une logique d’épreuve à affronter et à dépasser. L’idée de prédestination revient également, depuis ce moment étrange où sa lampe de mineur s’éteint sans raison, comme pour signifier que le destin du jeune homme est ailleurs. L’appel à autre chose et le don qu’il possède depuis l’enfance sont également des notions récurrentes. Le travail est considéré comme une valeur essentielle du monde ouvrier ; dès lors les actes de guérison et même la prière seront pensés en termes de travail.
De manière discrète, des faits apparemment secondaires se chargent d’une forte valeur symbolique, comme le puits qui reflète l’image des enfants et du ciel, symbole revenant à des moments clés. Les descriptions de l’environnement et de son impact sensoriel sur les personnages sont également riches et délicates. Sans compter la réflexion qui sous-tend l’ensemble du texte sur le mal et qui lui donne d’ailleurs son titre.
La création esthétique, au-delà de ce que pourrait faire une biographie romanesque, apparaît comme une manière de rendre plus sensible et prégnante l’évocation du pouvoir de celui qui fut guérisseur et puis fondateur d’un culte à l’influence indéniable.
Mais peut-être qu’avant tout, c’est la stratégie narrative qui étonne. Au départ, le narrateur est extérieur à l’histoire, relatant en « il » d’un point de vue omniscient. Cependant, il va s’imprégner des personnages, par exemple dans leur façon de parler. Il va aussi utiliser le style indirect libre qui fait vaciller parfois la distinction entre ses propos et ceux des protagonistes. Et progressivement apparait un « nous » qui inclut le narrateur, comme dans cette phrase extraite de la description d’un prêche du Père : « Il s’est arrêté au milieu de la tribune. Il nous fait face. (…) Il semble qu’il regarde chacun de nous et ne regarde personne. » Le narrateur d’omniscient devient, jusqu’à un certain point, personnage du récit.
Et cette proximité concerne partiellement aussi le romancier ! Vivier indique le 7 juin comme début de la rédaction du livre et le 25 juin pour la fin. Or, ces dates correspondent à la naissance d’Antoine (le 7 juin) et à son décès (le 25 juin). Clin d’œil du romancier ou signe de son implication plus marquée dans la démarche de Louis Antoine qu’il a longuement décrite ?
Joseph Duhamel