
Le livre volé et autres monologues
Auteur : Jean Jauniaux
Maison d’édition : Le lion z’ailé
Année d’édition : 2025
Nombre de pages : 104
Prix : 15 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑39066–096‑5
Le fil de la parole suit celui de la vie, se noue dans ses fractures, se tend dans ses abîmes, chemine dans les plaines calcinées du silence. Il se perd et reprend – cherche des voix dans l’écheveau desquels il pourrait s’enlacer. Que se passe-t-il quand la parole est empêchée, que la société la dénoue, que le pouvoir la tord, menace de la rompre ? Dans les six pièces qui composent Le livre volé et autres monologues, Jean Jauniaux met en scène des personnages dont les mots grandissent dans la menace, fragiles et forts, brisés et espérants. Ces êtres sont confrontés, à la fois, à la nécessité vitale et à l’impossibilité du dialogue. Le public fait alors office de dernier recours vers lequel se tend leur monologue forcé.
Ainsi Lignes de fuite ou Le Grand Écrivain commence-t-il au moment où une situation d’interlocution tombe dans une impasse. L’animatrice d’une rencontre littéraire y est abandonnée par son invité et n’a d’autre choix que d’emplir le temps et le silence de phrases qui ne sont pas celles attendues. Soudain, le discours s’élance, prend à témoin les auditeurs et change radicalement la perception de la réalité sans que l’on puisse déterminer si ce personnage a refusé de jouer le rôle imposé ou si elle en a endossé un nouveau.
De manière récurrente, ces monologues s’inscrivent dans des instants où l’échange est suspendu, dans des situations d’entre-deux dont seule la parole permet de sortir. L’oreille à laquelle l’un croit se confier peut se révéler ne pas être celle qu’il imaginait ; un autre se lance dans le vide sans savoir qui sont les membres du groupe de parole qui recevront ses mots ; un troisième soliloque en imaginant ceux qui viendront l’écouter. À chaque fois, le public muet dans la salle est la pierre de touche sur laquelle vient frapper la parole pour ouvrir la possibilité d’un lieu de rencontre dans les mots.
Ces monologues invitent en effet au débat. Ils abordent la violence du monde du travail, le danger d’une société sans livre, les faux refuges des addictions, le carcan que les algorithmes posent sur les choix et les imaginaires, le totalitarisme et la censure. Chaque voix noue un contre-chant, trace tantôt un constat amer, tantôt l’élan d’une révolte. Il faut dire – dire malgré tout –, car le silence est la défaite.
Parmi les figures qu’esquisse la plume de Jean Jauniaux, la plus touchante est celle du rescapé du goulag auquel on a volé ses mots et qui tente patiemment de les retrouver. Une autre figure poignante est celle du lanceur d’alerte, enfermé dans une ambassade, qui défie le « vous » qui le menace. Aux complices de l’injustice s’ajoute la masse de ceux qui ont capitulé devant l’ordre imposé. Il tente de les réveiller, de lancer ses mots comme des bouteilles dans une mer d’oppression, de mensonges et d’indifférence. Ainsi le « vous » pourrait-il se muer en compagnons de route – en frères peut-être.
Je m’illusionne en pensant vous changer, vous restituer le libre-arbitre, éveiller en vous cet esprit critique que des années de « bons et loyaux services » ont élimé jusqu’à la trame […] ! Et si vous vous leviez, quittiez votre bureau, et preniez place, debout, sur la « chaise vide » […] Ici, à mes côtés…
Ce monologue rappelle l’engagement de Jean Jauniaux pour la liberté d’expression et la défense des écrivains emprisonnés ou menacés, notamment dans le cadre de PEN international. Chacun des textes de ce volume se veut en effet un point de départ, une graine de discussion à faire germer et l’on pense, en les lisant, aux multiples exploitations qui pourront en être faites auprès du public scolaire.
François-Xavier Lavenne