Une géométrie poétique de l’oxymore

Feyaerts Le carré de l’ovale

Le carré de l’ovale

Textes : Pas­cal Feyaerts

Illus­tra­tions : Amélie Lep­age

Mai­son d’édition : Le coudri­er

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 45

Prix : 16 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑39052–084‑9

Dans sa lumineuse pré­face au Car­ré de l’ovale, le poète Yves Namur s’exerce à iden­ti­fi­er la forme géométrique qu’évoque le titre de l’ouvrage de Pas­cal Freyaerts. Pour y arriv­er, il inves­tigue le recueil d’un autre poète, Guille­vic, espérant trou­ver dans Eucli­di­ennes (Gal­li­mard, 1967) de quoi sat­is­faire sa curiosité. Renonçant à la stérile objec­tiv­ité d’une déf­i­ni­tion, Yves Namur pro­pose une clé : « (…) un doute per­ma­nent et le besoin d’aller vers les con­traires (…) », per­me­t­tant d’« arpen­ter ce qui est juste un souf­fle entre deux mon­des ».

Aban­don­nons la pré­face, pour – d’un tour de clé – ouvrir l’accès aux textes du poète et aux illus­tra­tions d’Amélie Lep­age qui l’accompagnent. Nées de cer­tains poèmes, ces dernières com­bi­nent le tracé du cray­on sur papi­er et la fini­tion sur tablette numérique, faisant sur­gir des con­struc­tions imag­i­naires, fig­u­ra­tives ou abstraites don­nant en quelque sorte une deux­ième vie à la lec­ture, pro­posant une vision à celle-ci.

Le poème ini­tial de l’ouvrage évo­quant la créa­tion artis­tique donne lieu à une illus­tra­tion par­ti­c­ulière­ment inspi­rante : le mail­let et le ciseau d’un sculp­teur dévoilent à par­tir d’un œuf de pierre le torse d’un ange. Et le poète d’évoquer ce geste créa­teur : Mon âme est de pierre. / De pierre, mon émoi. / Michel-Ange dis­ait / qu’il suf­fit de libér­er / l’ange de la pierre / trop féconde.

De page en page, il va ten­ter d’identifier et de for­muler ce qui con­stitue l’acte créa­teur de poésie, iro­nisant comme pour se ras­sur­er devant la tâche (Un œuf qui se croy­ait le début du monde a fini dans une poêle, cuis­son bon marché) mais la grav­ité reprend le dessus, déplo­rant la fragilité de la beauté (La neige n’existe pas, / son blanc si frag­ile / fuit la boue de nos pas / comme si sa pureté / ne pou­vait sur­vivre au présent), explo­rant ce que pour­rait, char­nelle, (…) l’union par­faite de la chair et de l’âme, revenant à la caresse essen­tielle (La seule caresse / qui me plaît est celle / du verbe), à la sim­plic­ité (<elle> est un don de l’âme / qui s’offre sans ego).

La cohérence du recueil, si tant est qu’il en faille une, réside dans l’interrogation courte et répétée de ce qui pour­rait sur­gir de l’exercice poé­tique, à l’instar de cette con­struc­tion géométrique irréelle du Car­ré de l’ovale : la recherche inces­sante et vaine d’une réso­lu­tion. La démarche de l’écriture devient, comme l’indique le poète, « une inter­ro­ga­tion qui est à elle seule un objet esthé­tique ».

Il nous pro­pose, aus­si para­dox­al que cela puisse être, la mise en place d’une géométrie poé­tique de l’oxymore. N’est-ce pas cette pré­va­lence du ques­tion­nement sur la réponse qui fait de la poésie, ce noy­au incan­des­cent, dont le foy­er se nour­rit de l’interrogation inces­sante ? À terme, on s’accordera sur l’éternité de la poésie, (…) un squelette /qui se tisse de mots, / pour rem­plac­er / les os frag­iles du temps.

Le poète ne manque pas de nous récon­forter : Pos­er la ques­tion / sans atten­dre la réponse, / la ques­tion seule / est la forme à façon­ner.

Jean Jau­ni­aux