Un coup de cœur du Carnet

Fugues
Autrice : Bénédicte Monnoye
Maison d’édition : Palmyre
Année d’édition : 2025
Nombre de pages : 152
Prix : 18 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑931319–06‑2
Le roman de Bénédicte Monnoye, se présente sous forme de lettres, SMS et télégrammes envoyés par plusieurs personnes originaires de pays différents touchés par la guerre au 20e siècle. Nous découvrons le destin de deux Belges qui trouvent refuge en Angleterre ou en France durant la guerre 40–45 ; deux Arméniens qui fuient le génocide par les Turcs en 1915, l’un en Europe, l’autre à Alep ; enfin, une Hutue modérée qui quitte le Rwanda avec son mari et sa fille pour se protéger du génocide en 1994.
Dès le début de la lecture des lettres, ce qui frappe est la similarité des situations, malgré la distance géographique, les différences culturelles et les déclencheurs de la guerre. Le quotidien des héros est désormais jalonné de bombes, de tirs et de cris. Leur inquiétude pour leurs proches est viscérale, leur peur sans fin. Ils sont sidérés face à la folie meurtrière et relatent à leurs proches des scènes d’errance et de désolation que nous avons déjà lues ou vues maintes fois, comme si elles se reproduisaient à l’infini.
Il y a beaucoup de monde sur la route. Et plein de soldats turcs qui nous poussent à avancer. Il n’y a rien à manger et les soldats nous empêchent de nous arrêter pour boire à la rivière. Les Turcs s’amusent à nous voir tomber de faim et de soif. Et ils nous tirent dessus si nous nous arrêtons épuisés par la route. Je résiste du mieux que je peux, Aram, afin de ne pas rejoindre les centaines de morts qui flottent dans la rivière.
La brutalité des oppresseurs est la même partout, la violence est hors de contrôle dans chaque pays, mais l’humanité est toujours là, tapie dans l’ombre à travers une main tendue pour prendre soin de l’autre ou le protéger, parce que c’est ce genre de geste qui nous sort de l’animalité.
Par un récit épistolaire écrit dans un style fluide, Fugues nous invite à nous mettre à la place de l’autre, de l’étranger, pour mieux le comprendre et ne plus détourner le regard ou le juger. Certains héros de l’histoire ne pourront plus retourner dans leur pays après la guerre, ils avaient tout chez eux, mais devront reconstruire leur vie, avec une nouvelle identité et une nouvelle manière de fonctionner. Les images de guerre sont difficiles à effacer de leur esprit, la trace laissée sur leurs enfants est indélébile, telle une faucheuse impitoyable d’insouciance et de croissance.
Tout le temps du trajet, ma petite fille n’a rien dit même quand elle était bousculée. Elle était complètement terrorisée par ce qu’il se déroulait autour de nous. Mon enfant qui était si joyeuse et active jusqu’il y a peu, est à présent comme tétanisée. Elle regarde autour d’elle avec effroi mais elle ne pleure pas. Aucun son ne sort de sa bouche. Je ne sais pas comment elle se remettra de tout ça…
Certains héros de l’histoire s’échinent à envoyer des lettres sans réponse en retour, ce qui laisse présager un deuil douloureux ; d’autres s’engagent dans une demande d’asile, une procédure qui rend fou, avec la violence de l’attente, de la honte, des justifications répétées ad nauseam, avec la difficulté de vivre dans un centre fermé où la promiscuité et la cohabitation sont éprouvantes, où la liberté est limitée.
Il y a aussi ces questions lancinantes, sans réponse : quelle folie s’est emparée de notre peuple ? Comment vivre après ça ? Est-il possible d’être heureux après avoir vu sa famille massacrée ? À quoi cela sert-il d’être vivant après avoir vu tous ces morts ? Le chemin de l’exil est périlleux, laborieux, douloureux et incertain, mais il est également magnifique lorsqu’il est parcouru de petits cailloux d’humanité, d’espoir et d’apaisement. Et si d’aventure, on trouve un petit lopin de terre calme où l’on se sent enfin en sécurité, les épreuves n’ont pas été vaines. Une petite lumière dans la nuit…
Séverine Radoux