Un coup de cœur du Carnet

Une paix royale
Auteur : Pierre Mertens
Maison d’édition : Espace Nord
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 580
Prix : 12 €
Livre numérique : /
EAN : 9782875687418
La chute, la collision entre les existences individuelles et le corps de l’Histoire, l’enfance, emblème d’une perte centrale, la Belgique comme improbable terre de fiction, la fêlure au sens de Francis Scott Fitzgerald… les leitmotivs de l’œuvre de Pierre Mertens forment la musique de fond d’Une paix royale, un roman paru en 1995, dont la réception et la lecture ont été altérées, surdéterminées par le procès introduit par deux membres de la famille royale. Souverainement (mais d’une souveraineté bataillienne, étrangère à la royauté) postfacée par Benoît Denis et préfacée par Guy Scarpetta, la nouvelle édition d’Espace Nord nous permet de relire ou de découvrir un roman virtuose, taillé dans l’ambition de qui, tout en se défiant de Sartre, envisageait la littérature comme une forme de pensée, de déchiffrement du monde. Alter ego de Pierre Mertens, Pierre Raymond, lassé d’être guide, chroniqueur chez Touristes sans frontières, délaisse le voyage dans l’espace pour se livrer à une enquête qui tient tout à la fois d’un roman des origines, d’un retour sur l’enfance et d’une auscultation de la période trouble, de « l’affaire royale ».
La collision entre ces deux séries vient précisément d’une collision, celle dont Pierre Raymond fut victime dans sa jeunesse. Comme Pierre Mertens, Pierre Raymond est né le 9 octobre 1939, comme lui, il est renversé enfant (alors qu’il roule à vélo) par une voiture dans laquelle se trouvent le roi Léopold III et son fils Baudouin.
Pierre Mertens tente le pari fou de lire un pays (flou, qui ne s’aime pas), un moment d’abîme — la capitulation de Léopold III, la faute d’un roi maudit par l’Histoire, contraint d’abdiquer — à travers la trajectoire personnelle de Pierre Raymond, de les éclairer l’un par l’autre, de nouer le royaume perdu de l’enfance à la royauté trahie. La complexité de l’écheveau qui noue les doutes, la trahison, la haine de soi, les thèmes de la faute, des erreurs historiques, des mauvais choix font d’Une paix royale une des expressions majeures de la vision de la chute qui parcourt toutes les créations de l’auteur. Le sous-titre de ce roman pourrait être « Paysage avec la chute d’Icare », avec ceci de particulier, de propre à Mertens, le « qui perd gagne », la chute, le crime comme possibilité d’une seconde chance, d’une épiphanie. Comme l’écrit Danielle Bajomée dans « Paysages avec chutes », la postface à Pierre Mertens l’arpenteur (Labor), « l’originalité de Mertens par rapport à toute une tradition qui va d’Ovide à Queneau : il veut métamorphoser cette chute en triomphe, manifester que le rêve d’envol n’anéantit pas la réalité — vécue — de la pesanteur (…) Déséquilibré, foudroyé en plein ciel, torche dérisoire, Icare tombe, il chute. Voilà le centre secret de l’acquiescement de Pierre Mertens au monde. »
Les matériaux autobiographique, historique sont entrainés dans une crue fictionnelle qui affectionne les pas de côté, les digressions, les écarts, qui dépeint l’amour, la relation sentimentale avec Joy Strassberg, les visites à la famille royale, les rencontres avec les champions cyclistes, Merckx, Van Looy, tous ces êtres qui perdent leur couronne et en gagnent parfois d’autres, tous ces événements qui ramènent à la scène primitive, celle de l’enfant à vélo percuté par la voiture du roi, qui ne retrouvera plus l’enfant-roi qu’il était.
Et, en chacun de nous, n’y a‑t-il pas un roi découronné ? Mais qui le sait ? On était encore un enfant. On régnait à sa façon, sur quelque chose — mais quoi ? On n’a pas eu vraiment le temps de le découvrir. On s’est réveillé un jour démis… Ça s’est passé en douce.
C’est en douce qu’a lieu la métamorphose kafkaïenne d’un être souverain en un cloporte sans couronne. Cette « épopée de l’erreur » comme le décrit Pierre Raymond se clôt sur le déluge qui engloutit la Belgique, un ultime cataclysme au terme d’une avalanche de dérapages individuels et collectifs, de désastres auréolés du panache des perdants magnifiques. Chacun perd un trône. Cette dépossession, cette faille, certains personnages mertensiens les retournent en une danse au-dessus du volcans, en une foi dans une présence qui transcende l’absence sans toutefois atteindre la complétude. La seule complétude rêvée est celle que nous tenons entre les mains : le livre, fruit d’un miracle païen de l’écriture.
Véronique Bergen