
Elle a treize ans. Elle a déjà fait l’amour. Par les truchements des écrans, elle est entrée en contact avec des hommes auxquels elle dissimule son âge, elle s’offre en photos, hameçonne leur désir pour se prouver qu’elle existe, elle multiplie les aventures. Ils prennent son corps juvénile sans se poser de questions, elle est absente à elle-même, comme s’il s’agissait d’une autre. Le tout à l’insu de sa famille, de ses proches qui ne voient en elle qu’une enfant en mal d’adolescence que l’on confie de temps à autre à la psychiatrie sans trop se poser de questions.
Souvent dans le train je me mets à pleurer, et souvent il y a une petite vieille pour me réconforter, me demander d’où vient tout ce chagrin. À chaque fois, je réponds que le train me ramène de l’enterrement de ma mère. Pour tout le monde, ça semble une raison légitime de s’effondrer en larmes dans le train. Il serait indécent de dire que je pleure sans savoir à quel saint me vouer. Que je ne sais pas, précisément, pourquoi je pleure. Et que j’aime ça.
À vingt ans, elle débarque à Paris, toujours prise dans les mailles du même filet. Elle prépare des concours d’entrée dans des écoles de théâtre, plusieurs années de suite. Devant le jury, qui lui demande d’improviser, elle déverse une colère brutale qui lui ferme les portes de son projet. Elle vit la nuit, elle se soûle et fume des joints jusqu’à l’aube, assidue des bars aux rencontres faciles. À ses côtés, un ami qui la ramène quand elle ne tient plus debout, qui veille sur elle. Elle s’accroche à des amours de passage, quitte sa chambre de bonne pour un appartement dont elle se fait chasser quelques semaines plus tard. Elle est ce mouchoir que l’on jette sans un mot, elle qui s’accroche à tout ce qui se tend à elle. Lorsqu’elle pense être enceinte, elle est secondée par une jeune femme qui lui tend un test et l’accompagne pour subir une IVG. Elle nage en piscine jusqu’à l’épuisement et regagne ensuite l’oubli du sommeil. Jusqu’au jour où son histoire bascule. Elle est reçue dans une école de théâtre belge, fait des rencontres qui sonnent le réveil, la voici qui décolle, elle goute à l’amour sincère et réciproque, tourne le dos à ses démons.
Juliette Challet, dont ceci est le premier roman, a donné un récit fort qui rend avec intensité le vécu de son héroïne. Son enfermement dans la vie virtuelle, son errance dans un rôle qu’elle n’a pas choisi, et dans lequel les hommes la maintiennent en profitant d’elle, est d’une évidente tristesse. Son récit alterne des retours sur l’adolescence et des séquences plus récentes. Les premiers sont rédigés à la troisième personne, les secondes à la première personne du singulier, le recours au « je » marquant le temps de la conquête du soi, celui de la résilience et de la naissance au monde. L’écriture qui porte 300 fois sans désir épouse ce mouvement de fond, elle est guidée par l’urgence et le souci de ne pas briser le flot des mots. Car la colère est bien là, posant sans détour les nécessaires questions qui touchent les mensonges dans les contacts virtuels et celle, plus bien sensible encore, du consentement dans la sexualité entre mineurs et adultes.
Thierry Detienne