De elle à je

”Challet

300 fois sans désir

Autrice : Juli­ette Chal­let

Mai­son d’édition : Acad­e­mia

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 164

Prix : 16,50 €

Livre numérique : 11,99 €

EAN : 9782806140180

Elle a treize ans. Elle a déjà fait l’amour. Par les truche­ments des écrans, elle est entrée en con­tact avec des hommes aux­quels elle dis­simule son âge, elle s’offre en pho­tos, hameçonne leur désir pour se prou­ver qu’elle existe, elle mul­ti­plie les aven­tures. Ils pren­nent son corps juvénile sans se pos­er de ques­tions, elle est absente à elle-même, comme s’il s’agissait d’une autre. Le tout à l’insu de sa famille, de ses proches qui ne voient en elle qu’une enfant en mal d’adolescence que l’on con­fie de temps à autre à la psy­chi­a­trie sans trop se pos­er de ques­tions.

Sou­vent dans le train je me mets à pleur­er, et sou­vent il y a une petite vieille pour me récon­forter, me deman­der d’où vient tout ce cha­grin. À chaque fois, je réponds que le train me ramène de l’enterrement de ma mère. Pour tout le monde, ça sem­ble une rai­son légitime de s’effondrer en larmes dans le train. Il serait indé­cent de dire que je pleure sans savoir à quel saint me vouer. Que je ne sais pas, pré­cisé­ment, pourquoi je pleure. Et que j’aime ça. 

À vingt ans, elle débar­que à Paris, tou­jours prise dans les mailles du même filet. Elle pré­pare des con­cours d’entrée dans des écoles de théâtre, plusieurs années de suite. Devant le jury, qui lui demande d’improviser, elle déverse une colère bru­tale qui lui ferme les portes de son pro­jet. Elle vit la nuit, elle se soûle et fume des joints jusqu’à l’aube, assidue des bars aux ren­con­tres faciles. À ses côtés, un ami qui la ramène quand elle ne tient plus debout, qui veille sur elle. Elle s’accroche à des amours de pas­sage, quitte sa cham­bre de bonne pour un apparte­ment dont elle se fait chas­s­er quelques semaines plus tard. Elle est ce mou­choir que l’on jette sans un mot, elle qui s’accroche à tout ce qui se tend à elle. Lorsqu’elle pense être enceinte, elle est sec­ondée par une jeune femme qui lui tend un test et l’accompagne pour subir une IVG. Elle nage en piscine jusqu’à l’épuisement et regagne ensuite l’oubli du som­meil. Jusqu’au jour où son his­toire bas­cule. Elle est reçue dans une école de théâtre belge, fait des ren­con­tres qui son­nent le réveil, la voici qui décolle, elle goute à l’amour sincère et réciproque, tourne le dos à ses démons.

Juli­ette Chal­let, dont ceci est le pre­mier roman, a don­né un réc­it fort qui rend avec inten­sité le vécu de son héroïne. Son enfer­me­ment dans la vie virtuelle, son errance dans un rôle qu’elle n’a pas choisi, et dans lequel les hommes la main­ti­en­nent en prof­i­tant d’elle, est d’une évi­dente tristesse. Son réc­it alterne des retours sur l’adolescence et des séquences plus récentes. Les pre­miers sont rédigés à la troisième per­son­ne, les sec­on­des à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, le recours au « je » mar­quant le temps de la con­quête du soi, celui de la résilience et de la nais­sance au monde. L’écriture qui porte 300 fois sans désir épouse ce mou­ve­ment de fond, elle est guidée par l’urgence et le souci de ne pas bris­er le flot des mots. Car la colère est bien là, posant sans détour les néces­saires ques­tions qui touchent les men­songes dans les con­tacts virtuels et celle, plus bien sen­si­ble encore, du con­sen­te­ment dans la sex­u­al­ité entre mineurs et adultes.

Thier­ry Deti­enne