
Le soupçon ordinaire
Auteur : Alain Berenboom
Maison d’édition : Kennes
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 400
Prix : 21,90 €
Livre numérique : 16,99 €
EAN : 9782931300473
Une dystopie est d’abord une analyse du présent et l’expression d’une inquiétude. Le soupçon ordinaire d’Alain Berenboom est bien une dystopie inquiétante. En 2060, cela fait 30 ans que le judaïsme est interdit. Suite aux troubles que suscite l’existence de l’État d’Israël, y compris en dehors du Moyen Orient, mais aussi parce que cette religion « avait provoqué tant de controverses au cours de son histoire millénaire », l’ONU a décidé de l’interdire. Et la Belgique s’est empressée d’appliquer cette décision. Si toute forme de pratique religieuse est proscrite, les ornements religieux ou culturels ainsi que les souvenirs mémoriels ou familiaux sont encore tolérés. Tout cela encadré par le Code des libertés qui, au nom du principe « trop de liberté tue la liberté », veut empêcher toute forme de discrimination, et donc surveille spécialement les juifs. Le paradoxe de ce principe de régime à tendance totalitaire n’échappe à personne.
Pour Max Weingarten, troisième du nom, cela n’a néanmoins aucune importance. Il vise une existence paisible, évitant tout risque de tempête, en se consacrant au commerce de fourrures que lui ont légué son père et son grand-père. Mais en ce dernier vendredi d’octobre tout va changer. La machine administrative et répressive se met en marche et il va devoir regarder l’avenir autrement. On lui reproche d’être juif alors qu’il l’ignore, puisqu’il découvrira que son père a tout fait pour qu’il ne sache pas. La première bêtise des autorités est la fâcheuse tendance de confondre religion et culture juive et ne donc pas comprendre que l’on peut être juif sans croire en Dieu. La seconde est de traquer les soi-disant juifs cachés, ceux qui, à l’instar des marranes, se seraient convertis, s’afficheraient catholiques ou même laïcs, mais continueraient à pratiquer en cachette les rituels du judaïsme, pour autant que l’on ose encore le faire.
Max Weingarten ne connait de ses ancêtres que « le silence ». Mais en bonne logique répressive, la police a la conviction que si le fourreur nie tout lien avec le judaïsme, c’est qu’il a quelque chose à cacher. Et c’est le début d’une descente dans le maelström, parce qu’aux poursuites policières s’ajoute une enquête du fisc pour blanchiment d’argent, qui peut investiguer jusqu’à l’époque du père de Max. Parce que, évidemment, on soupçonne les juifs d’avoir procédé à des opérations douteuses.
Alain Berenboom, en juriste qu’il est, décrit les abus que peuvent commettre ceux qui profitent des failles des lois qu’ils interprètent dans un sens très restrictif. Ceux qui amènent dès lors à considérer comme suspectes des personnes ordinaires. C’est là le sens du titre, Le soupçon ordinaire. Avec toujours cette logique absurde que « n’avoir aucun crime à confesser est pire que reconnaître sa culpabilité. »
Max Weingarten finit par douter de tout, même de ses proches, car c’est là la force du soupçon, de tout vicier dans la vie quotidienne. Max va devoir revisiter toute son histoire familiale et sera amené à découvrir que son père qui était l’image même de la probité (et du sens des affaires en commerce, ne pas faire de vagues) va être contraint, face à des lois injustes, à poser des actes qui ne ressemblent pas à l’image qu’en a Max. Par contre, ces événements sont l’occasion de recréer un lien fort avec Dan, son fils, brillant ingénieur parti aux USA. Ils reprennent contact et se disent tout, ce qui contraste avec ce que Max a vécu avec son propre père.
Même les relations amoureuses sont affectées. La police a l’art de déstabiliser les proches, et l’amoureuse en particulier qui finit par douter. Et là où s’arrête le travail des flics, la rumeur prend le relais dans l’ostracisme.
Sans qu’il en fasse un exposé didactique, mais plutôt en créant des situations romanesques, Alain Berenboom aborde des aspects variés de l’identité juive. Il crée un panel de personnages qui vont réagir différemment face à l’interdiction qui finit par dépasser les restrictions religieuses pour concerner l’ensemble de la culture, de l’histoire, des mythes, de la littérature, de l’art ; les archives d’un monde en train de disparaitre. Certains juifs vont se réjouir et maudire « ce dieu qu’ils ne fêtaient jamais mais qui s’accrochait à leurs chaussures comme de la merde ». D’autres vont évoquer la beauté des contes pleins de mystères et de fantômes et regretter ces moments heureux de la transmission de ces textes. Ou d’autres moments heureux comme de retrouver les plaisirs gustatifs des traditions culinaires. Certains, débarrassés de l’État d’Israël auxquels ils se sont opposés, rêvent d’un ailleurs, d’un État non religieux où la culture juive sera revivifiée. La dystopie pourra peut-être déboucher sur l’utopie de construire une nouvelle Jérusalem, en faisant fi de l’État d’Israël. Toujours avec ce sentiment que pour les juifs, l’histoire patine.
Si le roman interpelle par un pessimisme à propos de la situation d’aujourd’hui, on retrouve les traits des romans d’Alain Berenboom. Ainsi, le fait que Max doive se muer en enquêteur involontaire, non seulement à propos de son père mais aussi de fourrures d’origine mystérieuse dont il craint que ce soit un piège. La figure de l’anti-héros chère à l’écrivain s’enrichit d’un nouveau personnage. On apprécie aussi les références à des livres et des films qui acquièrent une fonction d’illustration de ce que vit Max et de ses interrogations, comme le film The naked spur, où fascine « cette valse entre le bien et le mal dont les frontières, au début évidentes, disparaissent peu à peu, comme dans la vie réelle », exactement ce qu’affronte Max.
On assiste aussi à une belle mise en abyme. Quand le romancier décrit les œuvres d’Isaac Bashevis Singer ou de Sholem Aleikhem, il les qualifie « de belles histoires pleines de fantômes, de mystères et d’amour. » C’est ce qu’il pratique lui-même puisqu’on croise dans le roman de vrais (?) fantômes ; des mystères non résolus ; des histoires d’amour, l’une qui finit à cause de la suspicion, l’autre qui peut fleurir à partir de ce sol ravagé.
Les romans d’Alain Berenboom sont généralement drôles et optimistes, malgré quelques moments graves. N’a‑t-il pas écrit Monsieur Optimiste ? Ici, le ton est plus pessimiste même s’il est tempéré par l’humour consubstantiel au style de l’auteur. Et pour faire bonne mesure, pour montrer que les juifs ne sont pas les seuls menacés, il évoque d’autres catastrophes à venir, l’altissima acqua, et d’autres.
Joseph Duhamel