Un coup de cœur du Carnet

Coup de chien
Autrice : Aurélia Declercq
Maison d’édition : Flammarion
Collection : Poésie
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 128
Prix : 17 €
Livre numérique : 11,99 €
EAN : 9782080150646
Voyage poétique qui creuse la nuit du langage, qui se love dans un lieu, l’Hôtel Bingo Plaza, un espace traversé de scènes intimes, de flux mentaux, Coup de chien génère le déchainement des flots, la tempête maritime que le titre désigne. Dédié à Francis Schmetz et aux chiens errants de Tbilissi, le recueil (qui clôt la souveraine aventure de la collection « Poésie » d’Yves di Manno) esquisse le récit d’une nuit dont les seuls contours sont ceux de l’hôtel, de ses chambres, de ses couloirs, de son casino. Il explore un théâtre mouvant où la syncope, les bifurcations de plans, les branchements en roue libre, les connexions vertigineuses déportent l’histoire en l’irréalisant. Une irréalité pulsée, contrebalancée par la réalité matérielle d’un langage dont Aurélia Declercq sonde la pâte, la chair avec une singularité unique. Deuxième livre éblouissant après Rikiki (Ed. de l’Attente, 2021, préface de Pierre Alferi), Coup de chien ne laisse rien en place, creuse la maison Écriture comme si cette dernière était l’hôtel Bingo Plaza, répond à la question qui ne cesse de revenir, de tournoyer « Où habiter ? ».
Des personnages beckettiens, non définis, instables, émergent, des figures afigurales apparaissent pour se diluer en brumes, dialoguent par la voix, par la peau, par le rêve. Un corps endormi rencontre une femme Elsa, un personnage qui s’est échappé du premier livre Rikiki et reconstitue ses propriétés comme le font les êtres dans l’univers d’Henri Michaux. Aurélia Declercq joue avec les yeux, les mains d’Elsa, d’une autre Elsa, Elsa Triolet. La question lancinante, qui se module en variations musicales, rebondit de page en page
Où habiter dès lors qu’un intra-muros lance les dés ?
Où habiter dans ce qui parle à l’ongle et à la poche ?
Où habiter par le pied qui sème ? (…)
Elsa insista, lorsqu’Elsa dit : où habiter ?
Où ?
Comme elle insiste, lorsqu’Elsa dit : croupière, où habiter ? (…)
Où habiter ailleurs qu’au Bingo Plaza ?
La demeure de l’endormi, d’Elsa, de la « luciole-tentatrice », dont nous lisons les événements, n’est autre que le coup de chien langagier qu’Aurélia Declercq fait tonner. On songe au recueil d’Eugène Savitzkaya publié dans la même collection « Poésie » de Flammarion, Les couleurs de boucherie, on suit le chien-loup qui galope dans les pages, qui donne son rythme au verbe, on voit surgir la lune Alias pour laquelle le chien chante, on recueille les échos d’un langage qui aboie, qui devient canin pour s’orienter dans la nuit. Les assises de la nomination, de l’ici et du là-bas, les repères de la veille, de la logique, de la grammaire courante ont disparu. Autour du corps endormi, des histoires s’esquissent. La chambre, le manteau de fourrure, la lune parlent, au fil d’un animisme généralisé. Des dialogues soufflent en rafale sur des êtres qui passent par la re-nomination pour habiter en eux-mêmes, en l’autre, en l’aimé, dans le chien-loup. La syntaxe, le vocabulaire, les registres de l’écrire, du sentir se trouvent désarçonnés, néologisés, étrangéisés ; ils s’émancipent de l’usage ordinaire des facultés, déconstruisent les balises de l’expression, entrent dans la sauvagerie du chien-loup. Nul étonnement que, diplômée en psychologie clinique à l’Université Libre de Bruxelles, Aurélia Declercq ait travaillé sur les néologismes dans les processus langagiers de la psychose avant de rejoindre l’École nationale des Beaux-Arts de Paris.
De sa fenêtre, il entend l’aboiement. Entend de loin les ricochets stratifiés. Ricochets sonores éperdus dans l’étendue du vif s’étirent. Petit chien. Petit chien-loup. Petite langue de chien-loup errant. Toi, tu lapes. Tu le fais. Tu fais la langue au vent qui aime s’engourdir sur les pavés des trottoirs des villes au rythme des talons des passants. Tu fais bien, tu fais régulier. Tu fais scalpel.
Texte d’une splendeur sidérante qui interroge les limites entre sens et insensé, qui explose la communication et questionne l’impossibilité d’écrire dans la langue officielle, Coup de chien révèle une voix incandescente dont on saluera la fulgurance et l’inventivité hors norme. Un coup de tonnerre dans le paysage poétique actuel, porté par une langue de chienne-louve en métamorphose continue, qui redynamise les possibles de l’écriture.
Véronique Bergen