
Ce que le ventre dit
Auteurs : Lisette Lombé et Marc Nammour
Maison d’édition : MaelstrÖm reEvolution
Collection : Bookleg
Année d’édition : 2026
Prix : 3 €
Livre numérique : /
EAN : 9782875055446
Ouvrir Ce que le ventre dit, c’est sentir son tambour intérieur s’activer, se placer progressivement au diapason de ses mots, baignés d’un feu puissant et aligné. Instantanément, on entend le souffle derrière le texte – « l’écrit est toujours porteur de ce corps debout » (Lisette Lombé) – et on cherche intuitivement, sur internet, à en entrapercevoir une des performances. Une vidéo-témoin se glane aisément, mais la joie d’entendre les voix irriguer le texte s’offrira tout prochainement aux gens de passage à Avignon, au Théâtre des Doms, du 4 au 22 juillet 2026.
Aux côtés du musicien Jérôme Bovin, Lisette Lombé – artiste plurielle, maintes fois primée, poétesse nationale de 2024 à 2026, co-fondatrice du Collectif L‑Slam – fait ricocher l’éclat précis et majestueux de son slam avec le rap brûlant et fédérateur du rappeur, poète et comédien Marc Nammour – aux neuf albums publiés, avec son groupe La Canaille – pour faire émerger une poésie nouvelle, aux entournures rythmiques bigarrées. Après l’écoute de la vidéo glanée, nos oreilles se sont affutées et ressentiront le relief des mots du recueil. Publié comme « Bookleg » – livret de « l’instant » chez maelstrÖm reEvolution – Ce que le ventre dit offre l’instantané d’un greffage réussi, l’imbrication sonore de deux parcours de vie, marquée par l’usage d’une typographie grasse. Avant de s’unir, les voix se distinguent et celle de Lisette Lombé se penche vers nous par l’italique.
Pour Radio Tunis, les artistes revenaient sur leur volonté initiale de « faire se rencontrer [leurs] deux langues et se mettre d’accord sur les urgences à raconter ». Ce que le ventre dit témoigne de ce besoin des artistes de se réactiver, de frotter leurs arts et écrits à ceux des autres pour faire apparaitre une autre facette de leur pierre linguale. Renforcée, leur écriture fait rempart et « face à elle la rhétorique ennemie manque de poids » :
Je ne dis pas que ma langue était arme enrayée.
Mais à force d’avoir peur de tout,
peur de blesser, peur de cliver, peur de l’usure, de la posture,
à force d’avoir peur de tout, on finit par douter.
Il aura donc fallu un choc des grammaires, un ravissement, un rapt.
Il aura donc fallu l’accolade de deux écritures sœurs
pour que jaillisse cette manière tellement moins sage
d’aimer, de lutter, de jouir et de jouer dans la fleur de l’âge. (L.L.)
D’un même élan, les deux artistes reviennent sur ce qui a pu éteindre leurs voix : la maladie de leur père, une connexion parcellaire à leurs origines (« J’ai vécu le Liban par ta procuration », M.N. ; « En vrai, j’aurais aimé recevoir une langue et que ma bouche déborde de lingala », L.L.).
Il va s’agir d’extirper des mémoires familiales les récits apposés par la société, d’envoyer valser le contrôle des corps et des mots pour recracher la honte, se débarrasser organiquement de celle qui souille chaque génération, tache d’huile infinie :
J’ai besoin de rappeler à ma mère (…)
Que tout se transmet, que tout se répète mais que rien ne s’admet.
(…)
Que tout se redore, que tout se déjoue, que tout se recrache.
Recrache, recrache, recrache la honte.
Et dans ce crachat, libère-toi.
Et dans ce crachat, libère-moi. (L.L.)
Mais aussi de revenir sur les lieux d’écriture des récits sociaux (« À la récré la cour d’école n’avait rien de mignon. T’apprends juste la lutte des classes tous les miens te le diront », M.N.) pour démanteler la honte, dans l’intime, afin qu’elle n’éclabousse plus l’extérieur (« Parce qu’il n’y a que le dedans qui peut renverser le dehors », M.N.). Ce premier élan leur permet de reporter ensuite leur regard sur leurs enfants, d’ajuster les rapports et d’insuffler la lutte.
Revient l’ode à la langue, comme un retour de l’échauffement, un soin régulier accordé à l’outil, un temps mort avant l’attelage verbal suivant. Échauffées à nouveau, les langues se confessent, révèlent les marques laissées par le patriarcat et épluchent le désir, retenu avant d’être vécu.
Le recueil pourrait s’arrêter sur ce climax sensoriel et, pourtant, il poursuit joliment son ascension. Après avoir soigné l’intime, jusqu’à la fusion, les voix, jusque-là distinctes mais communes dans les refrains, se lovent plus étroitement. Les joies se répondent : l’intime côtoie l’universel, les petites victoires s’abreuvent aux grandes. Débarrassée du gravier qui l’obstruait, la langue peut vibrer l’alternative (« il va nous falloir creuser autrement » L.L.) et le collectif, « sans qui nous sommes peu de choses » (M.N.).
Fanny Lamby