Cet été, Le Carnet et les Instants vous emmène à la redécouverte de ses bonnes feuilles, des articles marquants de notre revue.
La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y proposait un texte inédit de sa composition, lié soit à des questions d’écriture, soit à l’actualité politique ou culture. Chaque dimanche, du 5 juillet au 23 août, nous vous proposons de redécouvrir l’une de ces cartes blanches. Des mots qui, même circonstanciels, résonnent toujours avec notre aujourd’hui.
Aujourd’hui : la carte blanche de Jean-Marie Piemme parue dans Le Carnet et les Instants n° 101 (1998)
J’ai des racines
par Jean-Marie Piemme
J’ai des racines. Elles enjambent la Meuse. S’accrochent à ses flancs. Et là où un pont joint les deux rives, des fumées noires flottent sur les cheminées des aciéries comme autant de drapeaux crasseux. Je suis de ce pays-là. Je suis du pays de l’usine. Je le dis sans fierté. On n’est pas fier d’une poussière noire qui tombe en permanence sur les cahiers. On n’est pas fier d’un paysage de grisaille. On n’est pas fier de la dureté qu’on perçoit parfois dans les yeux des grands sans comprendre encore — car on est petit — le pourquoi de celle-ci. L’usine faisait peur à mon père. Il y a passé presque cinquante années. Manœuvre à quatorze ans (nous sommes avant la guerre 14), chef de l’atelier de construction mécanique à soixante (nous sommes au début des années soixante). Son fils à l’usine ? Non. Jamais. Même comme ingénieur (on ne disait pas cadre à l’époque). Pas l’usine. Jamais l’usine. Une de ses profondes satisfactions : n’avoir pas laissé sa femme y travailler, à l’usine, avoir tenu ma mère à l’écart de ce monde-là.
Je suis du pays de l’usine. Je le dis sans fierté mais je le dis aussi sans aigreur. Car une fois sorti de ce pays, il n’est pas indifférent d’en avoir été l’habitant. Il y a comme un savoir qui vous vient de cette vie-là, un savoir que personne ne vous apprend. Un savoir, un filtre, un point de vue. Par exemple, pas besoin de passer par de longues interrogations pour comprendre ce qu’est un rapport de classe. On le sait intuitivement, on l’a dans le sang. Un exemple ? Quand on entre à l’athénée et que pour la première fois on se trouve en présence d’enfants de la bourgeoisie, on comprend tout de suite, immédiatement, sans détour, sans délai, ce qu’est un rapport de classe. On comprend, on sait. On voit des doigts qui se lèvent pour répondre à la question qui est Molière, qui peut donner le titre d’une de ses œuvres, et vous, vos mains sont de plomb parce que, ce nom-là, jamais vous ne l’avez entendu prononcer, jamais. Molière ? Quoi Molière ? Qu’est-ce que c’est Molière ? Eh, celui-là, ce qu’il est bête, il ne connait même pas Molière ! Je ne connaissais pas Molière et voyez comme la vie est ironique : c’est au milieu de cette ignorance qu’elle vous enseigne quelques vérités bien sonnées. Car enfin, des situations comme ça, c’est un sacré signal, ça vous alerte, ça vous jette de la clarté au visage. On appréhende la géométrie sociale, on appréhende en tous cas la position qu’on occupe dans le rapport de classes ! Mal placé. Très mal placé. Heureusement, on ne sait pas encore qu’on le sait, sinon quel découragement. Mais on le sait, on le ressent. Pas même besoin d’exhumer une quelconque humiliation, être là suffit. Être là. Se tenir dans la gaucherie et le mutisme, dans l’inculture des pas grand chose, dans leur silence, dans leur vocabulaire basique. S’apercevoir que l’on parle de sujets dont on ne dit jamais un mot à la maison, que pour certains le monde n’a pas la même configuration que pour vous. Oui, on sait, ça brûle, ça s’inscrit dans la chair avant de passer dans le cerveau. Quand on voit une manifestation dans la rue, on sait exactement de quel côté on est, même si on ne comprend rien aux banderoles et aux cris, même si on est en peine de dire pourquoi le rouge du drapeau est la couleur de la dignité, même si le père, pris entre sa position dans la hiérarchie et son appartenance viscérale au monde ouvrier est évasif sur les explications. On sait. Ce savoir-là, ce sont mes racines. J’ai su ce qu’était un gréviste avant de savoir ce qu’était un Belge ou un Wallon. Pourtant, j’usais du wallon dans la vie quotidienne. Mais ce n’était pas pour moi la langue de la Wallonie, c’était la langue de l’usine d’en face, celle qu’on parlait et que pourtant je ne pouvais pas utiliser parce que justement c’était celle de l’usine d’en face, Je suppose qu’un jeune Français ou un jeune Anglais qui apprend sa langue maternelle la ressent comme naturelle. Ce n’est pas le cas d’un jeune garçon né dans le bassin sérésien. Je ne pouvais pas utiliser le wallon, je devais utiliser le français, comment aurais-je pu résister longtemps à cette évidence : l’usage d’une langue n’est pas naturel, jamais naturel, l’usage d’une langue s’inscrit dans un champ de forces, vous inscrit dans un champ de forces. Il y a des langues dominées et des langues dominantes, je l’ai su très vite, « parle correctement ! / Le wallon, ce n’est pas correct ? / Le wallon, ça ne mène nulle part ! » À partir de là toute prise de parole donne lieu à un repérage social. Impossible d’entendre quelqu’un pour ce qu’il dit sans entendre également ce qu’il trahit en parlant. Parle, et j’identifierai vite ta place approximative dans la division du travail, ton ancrage social, « le lieu d’où tu parles » comme on le dira avec jubilation en 68. Donc, enfant, ce que je savais sans savoir que je le savais est très exactement ceci : la simple existence d’un être et la pratique d’une langue engagent le pouvoir et la soumission. Nous ne grandissons pas dans l’innocence d’une langue maternelle, nous apprenons dès le jeune âge à tenir notre position dans les rapports de pouvoirs.
Mon père avait décidé pour moi : non au wallon, oui au français, oui à la langue de l’ascension. Étrange situation d’un enfant dont les membres de la famille (père et mère notamment) parlent le wallon entre eux, mais le français avec lui, répétant en français, pour lui, ce qu’ils viennent de se dire en wallon et qu’il a parfaitement compris. Quand j’y repense, il y a là comme une bouffonnerie de la vie, une redondance à la Dupont et Dupond qui a fait de moi un étranger dans sa propre terre. Somme toute, ai-je été dans une situation tellement différente de celle des enfants italiens qui venaient d’arriver en Belgique et qui habitaient à côté de chez moi ? Eux aussi devaient se déprendre d’une langue pour en adopter une autre. Du moins avais-je l’avantage sur eux de n’avoir pas à changer de culture.
On m’a arraché d’une langue. Mais le déracinement est encore une racine, un trait violemment identitaire. Je peux dire que je parle et que j’écris le français comme une langue étrangère, mais je l’aurais faite mienne, cette langue étrangère, voilà tout. Encore aujourd’hui, je sens bien qu’écrire ne coule pas de source, relève d’un dressage, d’une conduite apprise, d’un heureux accident (à vrai dire sciemment préparé et soutenu par le désir du père) qui m’a mené là où je n’aurais jamais dû aller. Écrire ne m’est pas un acte spontané, une libération quasi automatique de l’expression. Je ne m’exprime pas. Même quand je parle de moi, je ne m’exprime pas. Je travaille. Je construis. Je m’éloigne. Je vais par l’écriture d’un point vers un autre laissant l’expressivité pour ce qu’elle est : un narcissisme vulgaire, primaire, bête.
Les notions de trajet, de passage, de trahison me sont donc constitutives. Leur présence en moi témoigne d’un ébranlement profond dont j’ai enregistré le choc très tôt, et qui est devenu la chair même de mon existence. Ce sont autant de traits distinctifs de mon identité et je crois bien que ceux-ci sont visibles dans la plupart de mes pièces. La trahison aussi ? Oui, la trahison aussi. Qui ne trahit pas (un peu) son identité sera (beaucoup) trahi par elle. Ce n’est évidemment pas affaire de psychologie ou de morale. C’est juste une façon de dire qu’une identité qui se répète indéfiniment dans la pureté fantasmatique d’elle-même ne m’intéresse pas. Plus : je trouve ce retour du même au même excessivement dangereux. Il n’y a d’identité constructive que mouvante, ouverte, offerte, partagée, métissée. Le cas contraire est une crispation terrifiante, mortifère, assassine comme on l’a vu dans maints faits d’histoire parmi les plus abjects. Toutes les purifications, tous les intégrismes, tous les fondamentalismes procèdent d’une idée fermée de l’identité. Et cette identité fermée, morte à l’a-venir, trahit en nous l’humanité chaque fois que pour sauvegarder sa clôture (cette lamentable petite virginité fantasmatique) elle réclame des sacrifices humains.
Mais alors comment vous définissez-vous ? Je suis du pays de l’usine ai-je dit. Façon de signifier que je ne réclame pas d’autres traits identitaires que ceux que j’ai pointés plus haut. Mais vous êtes belges ? Oui, je suis belge, mais la Belgique ne fait pas partie de mes racines. Où et quand ai-je connu la Belgique ? Enfant, je suis allé à Anvers visiter le Zoo ; à Bruges, en excursion scolaire ; jamais à Bruxelles. Bruxelles n’était rien, n’éveillait aucun imaginaire, aucune envie. C’était la ville du gouvernement et de la Société Générale, c’est-à-dire des autres, des riches, des salauds ; ou alors ce lieu du beau monde où habite une royauté ridicule qui ne sert à rien, magouille avec Hitler et lèche le cul du pape (dixit mon père) : ou alors juste an point de passage entre Liège et Blankenberghe quand le juillet des vacances était arrivé. Je n’y mettrai pas les pieds de manière significative avant l’âge de 30 ans. Dans mes années de formation, l’idée de la Belgique ne m’a donc jamais habité, jamais effleuré. Je ne concevais pas ça comme un pays, un tout avec un cœur, une capitale, quelque chose qu’on peut aimer, à quoi on peut s’attacher. Bon, bon je comprends. Votre Belgique à vous est introuvable. D’accord. N’en parlons plus. Laissons la Belgique. D’accord. Mais tout de même, la Wallonie? A tout le moins, vous êtes wallon ? Oui, je suis walIon, mais la Wallonie ne fait pas partie de mes racines. Mons et Charleroi ou Namur me sont longtemps restée terres inconnues. J’ignorais tout de ces villes. (Une exception : Marcinelle, 1956, la catastrophe minière du Bois-du-Cazier. Plus de deux cents morts, beaucoup d’Italiens, silence dans la maison, on écoutait les communiqués radio). Les villes de Wallonie, je les ai rencontrées très tard et, à Charleroi, j’ai eu la certitude immédiate que s’il y a bien un lieu où je ne voudrais pas vivre, c’est là (alors qu’au fond ça ressemblait tout de même un peu aux paysages où j’avais vécu !). Voilà pour la Wallonie. Mon ami, était-ce là tout votre horizon ? Oui, monsieur. Jemeppe et Seraing, l’alpha et l’oméga ? C’est court ! Oui, monsieur, c’est court. Un peu moins court pourtant si je vous dis que je connaissais bien Aix-la-Chapelle et surtout Maastricht qui avait la réputation (est-ce vrai, est-ce faux, je n’en sais rien) d’être une bourgade où il était possible de faire des achats à bon marché. Régulièrement, nous prenions l’autocar à Jemeppe ou à Seraing, je ne sais plus, pour nous rendre dans la petite ville hollandaise. Donc, très tôt, j’ai eu des affinités avec des villes qui n’étaient pas des villes de mon pays. Si j’ajoute à cela la fréquentation des Polonais et des Italiens immigrés. (nous sommes dans les années cinquante, il y en a beaucoup autour de moi, et la rue est notre terrain de jeu) j’aurai peut-être dit pourquoi ma conception du « local » est largement cosmopolite, et que c’est ce cosmopolitisme-là plus que la Wallonie qui fait mes racines.
Donc, finalement qu’est-ce que vous êtes ? Ce que je suis ? Disons un habitant d’Europe, de langue et de culture françaises né devant une aciérie, ça vous convient ? En clair, il ne faudra pas compter sur vous pour défendre la Belgique ? Non, il ne faudra pas compter sur moi, la Brabançonne n’a jamais été mon air favori. Mais faut-il pour autant me coller sur le dos un nationalisme de rechange ? Par exemple me classer dans les partisans de la Communauté française de Belgique ou de la Région Wallonne, ou de la Principauté de Liège ou de la Ville de Seraing ? (Dans ses Mémoires, Eisenstein la nomme Seraing-la-Rouge. Aujourd’hui, rose crasseux suffirait.) Non, il ne faut pas. Le patriotisme géographique n’est pas mon fort, c’est tout, j’en suis désolé. Je tiens pour autrement requérant quelques symptômes du temps qui seront les brutales réalités de demain : la domination du marché mondial, les multinationales plus puissantes que les états, l’arrogance du gendarme américain, la montée de l’insignifiance médiatique, la commercialisation de tous les secteurs de la vie, la perte des solidarités, la lente destruction de la planète, l’absence d’imagination pour un monde autrement fait, etc.

