
Faire Tacite
Auteur : Jan Baetens
Maison d’édition : Les Impressions nouvelles
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 104
Prix : 13 €
Livre numérique : 7,99 €
EAN : 9782390703143
Et si, au fond du fond, écrire n’était que ça : tenir au mieux nos rôles de passants et de passantes ? D’êtres transitoires passant, provisoirement dans l’ici-bas ? Et si, au fond, dans Faire Tacite, Jan Baetens nous donnait, une fois de plus, et pudiquement, une clé d’accès discrète, tout en finesse, à son monde intérieur ? À ce qui, pour lui, importe et fait battre son cœur ? Discrétion, finesse, nuances, pudeur, allusions pas appuyées, mémoires, clins d’œil : dans le fond du fond, voilà des mots dont on pourrait user pour chacun des ouvrages poétiques de Baetens, qu’il nous parle, à première vue, de basket-ball, de bandes dessinées, de nuages ou d’un amour perdu.
Dans Faire Tacite, Baetens fait d’un auteur latin presqu’oublié — son auteur latin préféré ? — un revenant. Non que Baetens évoque ici les événements et la vie de Tacite : on en connait tellement peu sur l’être de chair que fut Tacite. Et puis : pas du tout le style de Baetens de faire ça. Pour inventer son livre, Baetens part plutôt d’un fait simple, touchant à sa propre vie : Baetens aura fait partie, dans les années 1960 et 1970, de cette dernière ou avant-dernière génération d’écoliers et d’écolières pour qui l’étude du latin et, surtout, la lecture, en latin dans le texte, des auteurs latins, auront été vivantes, laissant leurs traces dans la chair et dans l’esprit des étudiantes et étudiants, les marquant, mine de rien pour toujours. Comme si ces vieux auteurs nous “parlaient” encore, indépendamment du temps qui passe et a passé. Comme si leurs écrits, des siècles et des siècles après leur publication, nous aidaient à mieux saisir – ou à saisir autrement – les violences contemporaines, les duretés de notre époque. Dès l’entame de son ouvrage, dans une citation, Baetens le rappelle : Écriture et cicatrice ont la même racine : Homère disait “graphein” pour “ blesser l’adversaire” avec son javelot, la peau qui reçoit cette “inscription” devient celle d’un livre. Comme si des flots de sang, du rouge, des bras coupés, des corps meurtris, Tacite n’avait trouvé que le flux noir de l’encre pour en faire l’écho. En rendre compte. Tout simplement. Témoigner. Tout simplement. Comme si Baetens, face aux guerres actuelles, aux ravages et traumas qu’elles produisent, aux destructions qu’elles opèrent dans le paysage et dans la chair des gens qui n’avaient rien demandé, n’avait trouvé d’autre meilleure façon, pour à son tour les évoquer, que de “faire Tacite”. Refaire vivre, sans les imiter, les façons de voir et d’écrire d’un auteur âpre, difficile d’accès mais parlant sans fard. La langue de Baetens se faisant sèche. Minimaliste. Implacable. Comme celle de Tacite. Les thématiques du sang, de l’écriture et de l’encre revenant sans cesse, leitmotivs essentiels pour qui s’interrogerait sur les accointances entre nos fascinations si humaines pour la violence et l’écriture, le simple fait de rapporter l’horreur des têtes coupées et des cadavres dépecés. Comme si les flots de sang donnaient naissance au flux d’écriture. Et inversement.
Je ne sais pas si Faire Tacite est un grand livre. Je sais seulement qu’il m’incite, quant à moi, à retourner à Tacite. À le relire autrement. À le faire revenir dans ma vie. À trouver ou retrouver dans ses écrits ce qui me semblera contemporain : la confrontation morbide à l’adversaire, la destruction de ce qui ne pense pas comme moi, la galvanisation débile des troupes et des foules, les insupportables bains de sang, les horreurs de la guerre, et qui sait quoi encore. Rien que pour ça, je remercie Baetens, son sens de la “formule qui tue”, ses poèmes ramassés, son humour aussi, ses pensées de traverse, de mettre ainsi en mots les drames guerriers, les discours va-t-en-guerre du temps présent, et qui sait quoi encore.
Vincent Tholomé
Un extrait de Faire Tacite
Extrait proposé par Les Impressions nouvelles