Cet été, Le Carnet et les Instants vous emmène à la redécouverte de ses bonnes feuilles, des articles marquants de notre revue.
La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y proposait un texte inédit de sa composition, lié soit à des questions d’écriture, soit à l’actualité politique ou culturelle. Chaque dimanche, du 5 juillet au 23 aout, nous vous proposons de redécouvrir l’une de ces cartes blanches. Des mots qui, même circonstanciels, résonnent toujours avec notre aujourd’hui.
Aujourd’hui : la carte blanche d’Emmanuèle Sandron parue dans Le Carnet et les Instants n° 135 (2004)
La chambre intérieure
par Emmanuèle Sandron
Je me trouve dans ma chambre intérieure. Une pièce confortable, agréable, où je me sens bien. Je pourrais vous en dire la couleur, si je voulais, mais non, c’est trop intime il m’est difficile de la décrire, et pourtant, je la vois très bien. Les murs en sont tapissés des livres que j’ai aimés, des films qui m’ont marquée. Il y a beaucoup de disques et de tableaux, et puis mes paysages — la Bretagne, l’Irlande, les iles Lointaines… J’y vois aussi, par moments, mais pas toujours, des bocaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Ce sont mes souvenirs d’amours et d’amitiés, mes moments forts, les relations que j’ai entretenues ou que j’entretiens avec les êtres qui me sont chers et mes fantômes…
C’est là que je travaille.
Pour traduire un livre, je dois trouver la porte qui mène à ce livre.
Ce n’est pas facile, parce que chaque objet, dans ma chambre intérieure, peut être une porte.
Si ce livre accepte que je le traduise, je trouve sa porte.
J’ouvre.
J’entre dans une autre chambre intérieure, la chambre intérieure de cet auteur que je m’apprête à traduire. Elle est meublée à peu près comme la mienne, mais ce n’est pas la mienne. Par exemple, la couleur en est différente. Et ce ne sont pas les mêmes livres ni les mêmes tableaux qui tapissent les murs. Parfois ce sont presque les mêmes, parfois ils sont très différents. Pourtant je décide que, pendant tout le temps que durera ma traduction de ce livre, cette chambre intérieure sera la mienne. Et que tout ce qu’elle contient sera comme à moi, pendant cette période transitoire où j’occuperai tout mon esprit à faire transiter cette œuvre étrange dans ma langue.
J’entre dans la chambre intérieure de cet auteur.
J’entre dans sa façon d’être au monde.
J’ai ses mots, ses sons, son souffle, son univers dans la peau.
Voilà, je suis lui.
Je peux commencer à traduire.
Parfois quand je traduis il m’arrive de trébucher sur un mot, un son, un souffle qui ne sont pas de l’auteur.
C’est que j’ai quitté sa chambre intérieure, que je suis retournée dans la mienne. Alors je ferme le livre que je traduisais. Je suis face à ma porte-miroir.
Ma porte-miroir, c’est celle que je regarde quand je veux entrer en moi, aller profond, à l’intérieur. C’est celle qui me dit mes mots, mes sons, mon souffle. C’est celle qui me tend le reflet de mon univers. C’est celle qui me dit comment je vois les choses et comment je dois les exprimer si je veux m’être fidèle. Je me place face à elle, ma porte-miroir.
J’ai mes mots, mes sons, mon souffle, mon univers dans la peau.
Voilà, je suis moi.
Je peux commencer à écrire.

