Les bonnes feuilles du Carnet : Pierre Teilhard de Chardin par Grégoire Polet

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles qui ont mar­qué l’histoire de la revue.

La rubrique « Petit exer­ci­ce d’admiration » a pris place pour 28 numéros entre 2008 et 2013. Un auteur ou une autrice belge y pro­po­sait un texte inédit, con­sacré à un écrivain ou une écrivaine admiré‑e, expli­quant les raisons de cette admi­ra­tion. Chaque same­di, du 4 juil­let au 22 aout, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’un de ces petits exer­ci­ces d’admiration.

Aujourd’hui : le petit exer­ci­ce d’admiration de Gré­goire Polet. Dédié à Pierre Teil­hard de Chardin, il a paru dans Le Car­net et les Instants n° 174 (2013).

Teilhard, le Phénomène

par Grégoire Polet
pierre teilhard de chardin

Pierre Teil­hard de Chardin

Admir­er rapetisse et allège. Quand j’admire, je me mets dans la posi­tion du léger qui entre dans l’orbite d’un corps plus lourd. Je deviens la lune d’une planète. Lune diaphane et sere­ine. Petit, j’agrandis ce que j’admire, par l’attention même. La mer est plus grande. La nuit, plus immense. Elles crois­sent, elles craque­nt tous les bor­ds. Par l’admiration, je donne à toute chose les pro­por­tions d’un monde. Comme le poète, Michaux je crois, qui regarde un coing sur la table, et qui entre dedans.

Admi­ra­tion totale du Phénomène humain. Le livre de Pierre Teil­hard de Chardin. 1955. Son pre­mier livre pour le pub­lic, son pre­mier ouvrage qui ne fût pas dédié spé­ci­fique­ment à la com­mu­nauté sci­en­tifique. Son pre­mier livre posthume, aus­si. 1955 : année de la mort de l’auteur, et aus­sitôt date de la nais­sance de l’œuvre.

Le père Teil­hard, jésuite, prêtre, même s’il n’a pas dû dire la messe sou­vent, était aimé, au Vat­i­can, sans doute, pour sa per­son­ne. Mais sa pen­sée met­tait mal à l’aise. On jugeait plus pru­dent pour la doc­trine de la foi de pro­roger, de décon­seiller — finale­ment d’interdire, au père Teil­hard, de pub­li­er les livres qu’il écrivait et où il expo­sait en ter­mes acces­si­bles le sys­tème du monde le plus com­plet qu’on eût jamais pen­sé.

Le Phénomène humain, d’un point de vue sci­en­tifique, c’est l’accomplissement de l’évolutionnisme issu de Dar­win et des con­cep­tions de l’espace-temps tirées des théories de la rel­a­tiv­ité. D’un point de vue philosophique, c’est une syn­thèse et un dépasse­ment de Hegel et Berg­son ensem­ble. Pas rien.

D’un point de vue lit­téraire, surtout, c’est un OVNI, pas vu depuis Buf­fon, qui brille dans ce ciel très élevé et très rare où la sci­ence devient véri­ta­ble­ment pen­sée par la grâce du lan­gage. Trois cents pages d’un style absol­u­ment éblouis­sant de beauté et de justesse, de sim­plic­ité, de pré­ci­sion et d’enthousiasme con­tenu. Énergie de sci­ence, ray­on­nement d’éloquence, Teil­hard a fait par­ler la nature. Il lui a, l’espace d’un livre, don­né la parole. Il l’a douée de lan­gage.

Que dit-il ? (Que dit-elle?)

En somme, il com­mence par résoudre le con­flit qui oppose depuis tou­jours les matéri­al­istes et les idéal­istes. Les uns ne sup­por­t­aient pas la ver­ti­cal­ité et les intu­itions de tran­scen­dance, les autres ne sup­por­t­aient pas l’horizontalité et le mélange de l’humain et de l’animal. Teil­hard, indif­férent aux clans et aux par­tis, pose la ques­tion d’une manière toute sim­ple et nou­velle : D’où pen­sons-nous la matière ? Depuis où ? — Mais depuis la matière, bien sûr ! Depuis l’intérieur de la matière ! Et l’incompatibilité des deux essences, matière et pen­sée, matière et esprit, est oubliée. L’une est le dedans de l’autre, ou l’inverse ; elles sont aus­si indis­so­cia­bles que le rec­to et le ver­so d’une feuille de papi­er.

On respire. On va pou­voir lire et penser pais­i­ble­ment. Sans être du côté des religieux, sans être du côté des athées. Pais­i­ble­ment, seule­ment en ouvrant les yeux et en accep­tant tout ce qu’on voit. L’homme, à sa place.

C’est d’ailleurs ce que Teil­hard a payé si cher, de ne sac­ri­fi­er aux idol­es d’aucun des deux camps, de n’être, par­tant, soutenu par per­son­ne, et d’être perçu — c’est sou­vent le cas du juste — comme une men­ace par les deux idéolo­gies.

La pen­sée et la matière ne sont qu’une seule et même essence, une seule et même chose. Dès le départ, et jusqu’au bout. Le chaos physique d’hélium et d’hydrogène, dans la nuit des temps, avait déjà une com­posante psy­chique ; au même titre qu’une pen­sée, qu’une idée, aujourd’hui, a encore une com­posante physique. Bio-élec­trique, en l’occurrence.

Et quel est, selon Teil­hard, le spec­ta­cle inouï que nous donne la nature dans son évo­lu­tion ? Celui d’une pen­sée qui se cherche, et qui se trou­ve, pro­gres­sive­ment, tou­jours plus, se révèle à elle-même et finit par se voir, réfléchie.

Une pen­sée qui se cherche à tra­vers les mil­lions de mil­lé­naires, ou plutôt à tra­vers l’incommensurable durée, et qui, par la dou­ble méth­ode du tâton­nement et de la sat­u­ra­tion (« tout essay­er pour tout trou­ver », voici l’attitude de la nature évo­lu­tive, inlass­able­ment), dirige l’évolution de la matière non pas vers les formes qu’on aurait pu prévoir au départ d’un chaos, dis­per­sion non ori­en­tée et éclate­ment, mais vers les formes les moins prévis­i­bles, juste­ment, de com­plex­i­fi­ca­tion crois­sante et de sophis­ti­ca­tion : extra­or­di­naire intel­li­gence qui réu­nit les par­tic­ules en molécules ! Puis de la molécule à la cel­lule, et voici déjà la vie ! Avec tou­jours plus d’intensité et de vitesse, l’évolution fran­chit des seuils cri­tiques, selon cette règle physique qui, après un cer­tain degré de crois­sance, mène les élé­ments à un change­ment d’état — de même que l’eau, par exem­ple, portée à cent degrés, bout et devient vapeur.

Et voici main­tenant, par­mi la vie ani­male où la nature a lancé les innom­brables ten­ta­tives diver­si­formes de son auto-recherche, de son intra-recherche, voici, qui point, alors que la pen­sée partout à la sur­face de la terre fait des pro­grès stupé­fi­ants, de la fleur à la four­mi — n’est-ce pas prodigieuse­ment intel­li­gent, la pen­sée dans le végé­tal et la pho­to­syn­thèse ; n’est-ce pas prodigieuse­ment intel­li­gent que cette pen­sée non encore réflex­ive mais tout attachée encore à la puis­sance physique et qui donne à chaque espèce les armes naturelles que lui fait souhaiter son tem­péra­ment, dents plus effi­caces à l’agressivité des car­ni­vores ou drus piquants à la crainte des héris­sons ? — voici soudain, après la molécule, après la cel­lule, après la vie, voici, voici… la con­science ! Voici l’homme, en somme. La con­science réfléchie, où la pen­sée qui se cherche, se trou­ve enfin et se voit. Voici l’homme, éber­lué de se savoir à la flèche même de l’évolution, et affolé dans son orgueil — de n’être que cela. La forme de la matière qui se pense ! Tout cela, rien que cela.

Quel est l’enjeu ? Pré­cisé­ment qu’il en y en ait un, d’enjeu. Et qu’il soit pure­ment intrin­sèque.

« En vérité, je doute qu’il y ait pour l’être pen­sant de minute plus déci­sive que celle où, les écailles tombant de ses yeux, il décou­vre qu’il n’est pas un élé­ment per­du dans les soli­tudes cos­miques, mais que c’est une volon­té de vivre uni­verselle qui con­verge et s’hominise en lui. »

Le devenir du monde extérieur, en somme, ose Teil­hard, en toute rigueur, est dans le monde intérieur. Berg­son avait essayé : « Le Tout pro­gresse peut-être comme une con­science. » Teil­hard pose. Tout est proces­sus de psy­chol­o­gi­sa­tion, d’intériorisation, de spir­i­tu­al­i­sa­tion, très con­crète­ment. Et toute activ­ité men­tale, cul­turelle, toute pen­sée, toute idée, fait mon­ter la tem­péra­ture, si l’on peut dire, de la con­science. Il est en nous, en cha­cun, de con­duire l’univers à son plus loin.

Pierre Teil­hard de Chardin, gran­dis­sime écrivain, penseur, paléon­to­logue — décou­vreur du sinan­thrope —, géo­logue, philosophe, était rem­pli d’espoir devant la mer­veille de l’évolution et la lib­erté de l’homme. Mais il se trou­vait en même temps acca­blé par la quan­tité de morts sur laque­lle la vie fait son avancée dra­ma­tique­ment lente. Chercheur ent­hou­si­aste, il écrit, il écrit, il écrit. Tout ce qui peut s’adresser au grand pub­lic lui est inter­dit. Prêtre, vivant l’obéissance comme une forme de la patience à laque­lle l’espérance est égale­ment soumise dans la vie de l’univers, il se soumet. Il écrit pour­tant, mais plus ou moins en secret, et pour le tiroir. Il meurt en 1955, à l’âge de 73 ans, dans une cham­bre d’hôtel, à New York, où il allait par­ticiper à un con­grès. Il meurt, mais son œuvre inau­gure une aube longue, durable, des­tinée à ne jamais finir.

« Si l’Histoire n’était pas là tout entière pour nous garan­tir qu’une vérité, dès lors qu’elle a été vue une fois, fût-ce par un seul esprit, finit tou­jours par s’imposer à la total­ité de la con­science humaine, il y aurait de quoi per­dre cœur. »

Sur le bord du dés­espoir, ayant aban­don­né tout faux recours, Pierre Teil­hard a marché droit devant, et il a par­lé juste.